{"id":125,"date":"2024-11-25T08:36:45","date_gmt":"2024-11-25T07:36:45","guid":{"rendered":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/?post_type=chapter&#038;p=125"},"modified":"2025-05-27T10:30:40","modified_gmt":"2025-05-27T08:30:40","slug":"dire-lidentite-retrouvee-au-sein-de-la-communaute-deportee-dans-mesure-de-nos-jours-de-charlotte-delbo","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/chapter\/dire-lidentite-retrouvee-au-sein-de-la-communaute-deportee-dans-mesure-de-nos-jours-de-charlotte-delbo\/","title":{"raw":"Dire l\u2019identit\u00e9 retrouv\u00e9e au sein de la communaut\u00e9 d\u00e9port\u00e9e dans <em>Mesure de nos jours<\/em> de Charlotte Delbo","rendered":"Dire l\u2019identit\u00e9 retrouv\u00e9e au sein de la communaut\u00e9 d\u00e9port\u00e9e dans <em>Mesure de nos jours<\/em> de Charlotte Delbo"},"content":{"raw":"<h6 style=\"font-weight: 400\">Universit\u00e9 de Zurich \/ Universit\u00e9 Paris-Saclay<\/h6>\r\n<p style=\"font-weight: 400\"><strong>Abstract:<\/strong><em> Mesure de nos jours<\/em> is the final volume of the <em>Auschwitz et apr\u00e8s<\/em> trilogy originally published in 1971 by \u00c9ditions de Minuit. Written by French resistance member Charlotte Delbo, this third volume delves into the destinies and fragments of the post-camp lives (\u00ab\u00a0<em>nos jours<\/em>\u00a0\u00bb) experienced by Charlotte Delbo and her fellow survivors. The text displays the challenges of individual and collective identity faced by those who endured the horrors of the concentration camp. The following pages aim to explore how the narrative\u2019s polyphonic structure fosters a dialogue not only among different communities (\u201cwe\u201d, \u201cyou\u201d), but also among the individuals (\u201cI\u201d, \u201cyou\u201d), and how this interplay enhances the process of re-individualization that unfolds throughout the work. <em>Mesure de nos jours<\/em> also sheds light on the crucial role of language and its different semantic processes in bridging not only the chasm between those who perished and those who survived (\u201cwe\u201d), but also between the survivors and the collective of those who did not experience the camp (\u201cyou\u201d).\r\n<span style=\"color: #ffffff\">c<\/span>\r\n<strong>Keywords:<\/strong><span style=\"text-align: initial;font-size: 1em\"> Charlotte Delbo; <em>Mesure de nos jours<\/em>; <em>Auschwitz et apr\u00e8s<\/em>; litt\u00e9rature concentrationnaire, identit\u00e9 de survivant\u00b7e\u00b7s<\/span><\/p>\r\n\r\n<h1><strong>1 <\/strong><strong>Charlotte Delbo, r\u00e9sistante fran\u00e7aise<\/strong><\/h1>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Charlotte Delbo, bien qu\u2019elle n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 directement impliqu\u00e9e dans un r\u00e9seau de la R\u00e9sistance fran\u00e7aise pendant l\u2019occupation allemande, \u00e9tait charg\u00e9e de la transcription des \u00e9coutes de la <em>Radio Londres<\/em> et de la <em>Radio Moscow<\/em>. En 1942, elle est arr\u00eat\u00e9e avec son mari, Georges Dudach, par la police de Vichy et la Gestapo et conduite \u00e0 la Prison de la Sant\u00e9, o\u00f9 Dudach est fusill\u00e9. En 1943, elle est d\u00e9port\u00e9e \u00e0 Auschwitz dans le fameux convoi du 24 janvier, puis transf\u00e9r\u00e9e \u00e0 Ravensbr\u00fcck, un camp pour femmes et enfants, o\u00f9 elle est intern\u00e9e pendant 15 mois. \u00c0 sa lib\u00e9ration, en avril 1945, elle est l\u2019une des 49 rescap\u00e9es du convoi du 24 janvier. Peu apr\u00e8s son retour en France, elle commence \u00e0 mettre en mots ce qu\u2019elle a v\u00e9cu, donnant naissance \u00e0 une trilogie intitul\u00e9e <em>Auschwitz et apr\u00e8s<\/em>. Les deux premiers volumes, publi\u00e9s respectivement en 1965 et en 1970 aux \u00c9ditions de Minuit, t\u00e9moignent de son v\u00e9cu au camp et portent une voix qui exprime son exp\u00e9rience personnelle, tout en parlant au nom de tous ceux et toutes celles qui, comme elle, ont endur\u00e9 les horreurs des camps de concentration nazis. L\u2019un des enjeux majeurs de cette trilogie r\u00e9side dans la reconfiguration de la m\u00e9moire par le texte, ainsi que dans la mani\u00e8re dont il engage le lecteur et la lectrice dans cette exploration. Au lieu d\u2019adh\u00e9rer strictement aux conventions du t\u00e9moignage historique, l\u2019autrice cr\u00e9e une \u0153uvre po\u00e9tique qui transcende les normes et les genres \u00e9tablis. En 1971 para\u00eet le troisi\u00e8me tome intitul\u00e9 <em>Mesure de nos jours\u00a0<\/em>: apr\u00e8s 25 ans pass\u00e9s \u00e0 \u2018survivre\u2019 dans le monde des vivant\u00b7e\u00b7s, Charlotte Delbo retourne voir ses ancien\u00b7ne\u00b7s camarades rescap\u00e9\u00b7e\u00b7s[footnote]Bien que Ravensbr\u00fcck f\u00fbt un camp pour les femmes, le r\u00e9cit \u00e9voque \u00e9galement deux hommes.[\/footnote] pour recueil&shy;lir leurs souvenirs et \u00e9changer sur leur vie apr\u00e8s le camp, afin d\u2019en faire un livre avec leurs histoires (voir l\u2019avant-propos dans Delbo 2018\u00a0: 7-10). C\u2019est ce livre qui fera l\u2019objet de nos r\u00e9flexions.<\/p>\r\n\r\n<h1><strong>2 <\/strong><strong><em>Mesure de nos jours<\/em><\/strong><strong>, t\u00e9moignage personnel et collectif<\/strong><\/h1>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Dans <em>Mesure de nos jours<\/em>, nous lisons la difficult\u00e9 des survivant\u00b7e\u00b7s des camps de concentration de revenir \u00e0 la vie. Cette recherche est soulign\u00e9e par la structure du texte, m\u00e9langeant dans un rythme propre des po\u00e8mes, souvent regroup\u00e9s en triades, et des passages en prose.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Peu apr\u00e8s son premier t\u00e9moignage en prose accompagn\u00e9 de trois courts po\u00e8mes, Delbo quitte l\u2019espace personnel pour endosser une voix collective et repr\u00e9senter une diversit\u00e9 de voix de survivant\u00b7e\u00b7s\u00a0: elle donne la parole \u00e0 treize t\u00e9moins qui deviennent, chacun \u00e0 son tour, narrateur ou narratrice. Parmi ces t\u00e9moins, il y a onze femmes, deux hommes (Jacques et Loulou), des Juifs et des non-Juifs, des communistes, des non-communistes, des ex-communistes. Chaque personnage a eu sa propre identit\u00e9 avant le camp et le r\u00e9cit nous expose la difficult\u00e9 de retrouver cette identit\u00e9-l\u00e0 apr\u00e8s le camp. Les t\u00e9moins de Delbo racontent leur r\u00e9adaptation \u00e0 la vie, une r\u00e9adaptation parfois r\u00e9ussie, parfois \u00e9chou\u00e9e. Ce sont des r\u00e9cits de maladie, d\u2019obsession, d\u2019illusion et de folie, de divorce et de chagrin, mais \u00e9galement de mariage et d\u2019enfants.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Dans les pages qui suivent, nous interrogerons la mani\u00e8re dont <em>Mesure de nos jours <\/em>s\u2019empare de la question identitaire des survivant\u00b7e\u00b7s \u00e0 travers un dispositif polyphonique \u00e0 la fois litt\u00e9raire et \u00e9thique, et nous d\u00e9couvrirons les modalit\u00e9s du langage pour transmettre l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 ceux et celles qui n\u2019ont pas v\u00e9cu le camp.<\/p>\r\n\r\n<h2><strong>2.1 <\/strong><strong>\u00c9nonciation polyphonique\u00a0\u2013\u00a0un geste \u00e9thique<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u2019organisation de <em>Mesure de nos jours<\/em> en treize t\u00e9moignages diff\u00e9rents nous r\u00e9v\u00e8le d\u2019embl\u00e9e l\u2019\u00e9nonciation polyphonique orchestr\u00e9e par l\u2019autrice-narratrice Charlotte Delbo. S\u2019il s\u2019agit ici d\u2019un cas classique de polyphonie telle que th\u00e9oris\u00e9e par Mikha\u00efl Bakhtine[footnote]La notion de polyphonie d\u00e9signe une forme litt\u00e9raire o\u00f9 plusieurs voix ou consciences ind\u00e9pendantes, dot\u00e9es de leur propre point de vue, coexistent et interagissent au sein d\u2019un m\u00eame texte. Bakhtine a d\u00e9velopp\u00e9 ce concept en analysant les romans de Fiodor Dosto\u00efevski, qu\u2019il consid\u00e8re comme l\u2019exemple paradigmatique de la polyphonie (voir Bakhtine, trad. 1984 [1929] : 6 et suivantes).[\/footnote], les voix mises en sc\u00e8ne par le texte de Delbo sont, en l\u2019occurrence, juxtapos\u00e9es, ce qui leur conf\u00e8re un statut d\u2019\u00e9quivalence qui traverse la totalit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre. Cette mise en \u00e9quivalence peut \u00eatre comprise comme un geste \u00e9thique, qui nous invite \u00e0 reconna\u00eetre la pluralit\u00e9 des identit\u00e9s individuelles constituant l\u2019identit\u00e9 collective des victimes survivantes du camp. Dans <em>La litt\u00e9rature en suspens. \u00c9critures de la Shoah<\/em>, Catherine Coquio d\u00e9crit la voix du t\u00e9moin dans ce texte de Delbo comme se \u00ab\u00a0d\u00e9multipliant en plusieurs r\u00e9citatifs\u00a0\u00bb (Coquio 2015\u00a0: 255). Chacun de ces \u00ab\u00a0r\u00e9citatifs\u00a0\u00bb est r\u00e9v\u00e9lateur de la difficult\u00e9 \u00e0 vivre apr\u00e8s le camp et de la confron&shy;tation avec un monde qui ne partage pas le m\u00eame traumatisme. Dans son ensemble, le livre met au jour des identit\u00e9s bris\u00e9es qui retrouvent leur individualit\u00e9, ou du moins, qui s\u2019y essayent, dans et \u00e0 travers leur t\u00e9moignage.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Les t\u00e9moins dans <em>Mesure de nos jours<\/em> partagent tous et toutes leur appartenance \u00e0 cette \u00ab\u00a0communaut\u00e9 spectrale\u00a0\u00bb (2011) des rescap\u00e9\u00b7e\u00b7s dont parle par exemple Anne Martine Parent dans le recueil <em>Les Revenantes. Charlotte Delbo\u00a0: La voix d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 jamais d\u00e9port\u00e9e<\/em> (2011). Cette \u00ab communaut\u00e9 \u00bb est dite \u00ab spectrale \u00bb car ses membres sont hant\u00e9s par les souvenirs des mort\u00b7e\u00b7s et les traumatismes du pass\u00e9, m\u00eame s\u2019ils sont physiquement pr\u00e9sents, et peut \u00eatre rapproch\u00e9e de l\u2019id\u00e9e du \u00ab spectre \u00bb (TLFi, en ligne) dans le sens physique du terme : le spectre est form\u00e9 de plusieurs rayons et couleurs, c\u2019est-\u00e0-dire, en l\u2019occurrence, de plusieurs voix portant sur une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9. En effet, le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb narrateur initialement uniforme de Charlotte Delbo, \u00e9volue, au fil des pages, vers un \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb \u2018multicolore\u2019 pour ainsi dire, compos\u00e9 de plusieurs voix singuli\u00e8res, chacune dans le ton et la \u2018couleur\u2019 qui lui sont propres. Ce jeu polyphonique cr\u00e9e une totalit\u00e9 de voix, o\u00f9 chaque voix, tout en \u00e9tant distincte, assume \u00e0 son tour la totalit\u00e9 \u00e0 laquelle elle appar&shy;tient. C\u2019est ainsi que le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb prend forme. \u00ab\u00a0\u00catre heureux, est-ce une question que nous nous posons, nous\u00a0?\u00a0\u00bb, formulera Gilberte (Delbo 2018\u00a0: 195) et Mado, qui se relie continuellement aux \u00ab\u00a0spectres de nos compagnes\u00a0\u00bb dans sa vie actuelle, d\u00e9clarera\u00a0: \u00ab\u00a0Mon fils est leur fils \u00e0 toutes\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 207).<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">De plus, en donnant la parole \u00e0 ceux et celles qui ont v\u00e9cu la m\u00eame horreur et connu \u00e0 leur tour ceux et celles qui sont mort\u00b7e\u00b7s au camp, dont les noms sont \u00e9voqu\u00e9s dans les t\u00e9moignages, Charlotte Delbo rend \u00e9galement justice \u00e0 ceux et celles qui ne peuvent plus t\u00e9moigner. L\u00e0 o\u00f9 Giorgio Agamben voit l\u2019impossibilit\u00e9 de communiquer depuis l\u2019int\u00e9rieur du camp \u00e0 la place des mort\u00b7e\u00b7s, \u00e0 la place du \u00ab\u00a0non-homme\u00a0\u00bb (Agamben 1998\u00a0: 32), Delbo ouvre donc cette possibilit\u00e9 en les inscrivant dans la parole survivante.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Au sein du jeu polyphonique mis \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans <em>Mesure de nos jours<\/em>, un principe de dialogue s\u2019installe\u00a0: celui-ci mobilise le savoir sur le pass\u00e9 et sur le pr\u00e9sent et cr\u00e9e des croisements d\u2019alt\u00e9rit\u00e9s (voir Ruffini 2014\u00a0: 215) \u00e0 travers les diff\u00e9rents niveaux di\u00e9g\u00e9tiques et la polyvalence des pronoms personnels. Un dialogue s\u2019installe ainsi entre le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb communautaire et les \u2018autres\u2019, comme les \u00ab\u00a0vous, les Parisiennes\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 179), mais aussi entre la voix narrative \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb de chaque t\u00e9moignage et le lecteur et la lectrice interpell\u00e9\u00b7e. Ce lecteur ou cette lectrice comprendra au fil des pages que le \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb \u00e9voqu\u00e9 dans les diff\u00e9rents r\u00e9cits d\u00e9signe souvent l\u2019autrice-narratrice Charlotte Delbo \u00e0 qui s\u2019adressent les t\u00e9moins\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Je te passe les d\u00e9tails\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 222), \u00ab\u00a0Je te dis tout cela parce que toi tu le comprends\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 209). Ainsi, les identit\u00e9s des narrateurs et narratrices se (re)construisent en interpellant suppos\u00e9ment le ou la destinataire du texte (le lecteur ou la lectrice), mais surtout aussi \u00e0 travers leur dialogue avec l\u2019instance \u00e9nonciatrice organisant le r\u00e9cit (Charlotte Delbo), ce qui conf\u00e8re \u00e0 ces r\u00e9cits des airs de correspondance \u00e9pistolaire.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Selon Dominique Rabat\u00e9, la voix narrative prend une nouvelle place dans la litt\u00e9rature de l\u2019apr\u00e8s-guerre. Dans le r\u00e9cit en particulier, cette voix cherche \u00e0 r\u00e9soudre la question du statut de la litt\u00e9rature, \u00e0 savoir qu\u2019elle est \u00e0 comprendre comme sujet et objet, production et produit (voir Rabat\u00e9 1991\u00a0: 6-9). \u00c0 l\u2019instar de ce double statut sujet-objet de la voix, le statut des voix dans <em>Mesure de nos jours<\/em> soul\u00e8ve la question de savoir si l\u2019on peut aller jusqu\u2019\u00e0 parler d\u2019une \u00ab\u00a0d\u00e9subjectivation\u00a0\u00bb des t\u00e9moins, comme le sugg\u00e8re Martine Delvaux dans son article \u00ab\u00a0Charlotte Delbo\u00a0: l\u2019amiti\u00e9\u00a0\u00bb (2011\u00a0: 221). Si l\u2019instance narratrice se d\u00e9multiplie en plusieurs voix pour permettre une repr\u00e9sentation inclusive et partag\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience concentrationnaire et celle de la vie d\u2019apr\u00e8s, qu\u2019en est-il alors du statut identitaire de ces diff\u00e9rentes voix\u00a0? Les voix se \u00ab\u00a0d\u00e9subjectivent\u00a0\u00bb-elles pour ne partager que l\u2019exp\u00e9rience de leur v\u00e9cu\u00a0? Nous tenterons d\u2019y r\u00e9pondre dans le paragraphe suivant.<\/p>\r\n\r\n<h2><strong>2.2 <\/strong><strong>L\u2019identit\u00e9 retrouv\u00e9e\u00a0: le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb dans le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u00e0 o\u00f9 \u00ab\u00a0l\u2019image de soi\u00a0\u00bb (Oppenheim 2009\u00a0: 75) \u00e9tait effac\u00e9e pendant la d\u00e9shumanisation v\u00e9cue dans les camps, l\u00e0 o\u00f9 \u00ab\u00a0le sentiment d\u2019identit\u00e9 [\u00e9tait] menac\u00e9 par une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9structurante\u00a0\u00bb (Waintrater 2000\u00a0: 207) et o\u00f9 les identit\u00e9s individuelles se fondaient dans un seul et large corps collectif de d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s, les identit\u00e9s des t\u00e9moins parviennent peu \u00e0 peu, apr\u00e8s le camp, \u00e0 reconstruire la r\u00e9alit\u00e9 autour d\u2019elles et \u00e0 retracer leurs propres contours. En effet, la multitude de \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb parlants, restant partie int\u00e9grante du \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, commence d\u00e9sormais \u00e0 donner forme aux identit\u00e9s retrouv\u00e9es, non plus domin\u00e9es par une seule voix, mais laissant place \u00e0 une discussion entre des voix \u00e9quilibr\u00e9es. Ces identit\u00e9s r\u00e9solvent la confusion entre soi et les autres, se r\u00e9individualisent, tout en gardant le lien profond qui relie ceux et celles qui ont fait et continuent \u00e0 faire l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9cart entre deux mondes, celui du camp et celui sans le camp. Loin donc est l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0d\u00e9subjectivation\u00a0\u00bb (Delvaux 2011\u00a0: 221) telle que peuvent l\u2019\u00e9voquer Primo Levi par la figure du <em>Doppelg\u00e4nger <\/em>(voir 1985) ou Giorgio Agamben (voir 1998) lorsque ce dernier met celle-ci en relation avec la d\u00e9personnalisation po\u00e9tique. Au contraire, on assiste chez Delbo \u00e0 une \u00ab\u00a0resubjectivation\u00a0\u00bb o\u00f9 les sujets se reconstruisent et se red\u00e9finissent, dans un acte performatif, \u00e0 travers le t\u00e9moignage de cette reconstruction. En effet, il s\u2019agit de plusieurs \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb sensibles, \u00e0 nouveau r\u00e9ceptifs \u00e0 leur environnement propre (bien que Poupette qualifie cette sensibilit\u00e9 d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9corch\u00e9e\u00a0\u00bb [Delbo 2018\u00a0: 273]), se pr\u00e9sentant sous forme de narrateur\u00b7rice\u00b7s individuel\u00b7le\u00b7s apportant leur voix au r\u00e9cit polyphonique. Ce \u00ab je \u00bb a \u00e9galement une valeur englobante et se fonde dans une communaut\u00e9 du \u00ab nous \u00bb des victimes et des survivant\u00b7e\u00b7s (voir Segler-Me\u00dfner 2015 : 83). En ce sens, la communaut\u00e9 n\u2019instaure que le rapport d\u2019\u00ab \u00eatre singulier \u00bb \u00e0 \u00ab \u00eatre singulier \u00bb. Selon le philosophe Giorgio Agamben, cela signifie que chaque individu, chaque \u00ab \u00eatre singulier \u00bb<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">[\u2026] est retir\u00e9 de son appartenance \u00e0 telle ou telle propri\u00e9t\u00e9, qui l\u2019identifie comme membre de tel ou tel ensemble, de telle ou telle classe [\u2026] et il est envisag\u00e9 non par rapport \u00e0 une autre classe ou \u00e0 la simple absence g\u00e9n\u00e9rique de toute appartenance, mais relativement \u00e0 son \u00eatre-tel, \u00e0 l\u2019appartenance m\u00eame (1990\u00a0: 10).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">La communaut\u00e9 \u00e9vite donc d\u2019avoir une essence qu\u2019on lui suppose immanente. Elle accorde \u00e0 chacun\u00b7e l\u2019exp\u00e9rience et la m\u00e9moire non synth\u00e9tisables et met en commun tous les mondes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes (voir Bernier 2014\u00a0: 56-57). En effet, les sujets \u00e9nonciateurs dans chaque t\u00e9moignage sont, en fin de compte, des \u00eatres singuliers qui ont de nouveau acquis leur propre syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence dans lequel ils et elles s\u2019\u00e9noncent, font part de leurs exp\u00e9riences et se d\u00e9marquent finalement en tant qu\u2019individus d\u00e9livr\u00e9s de leur appartenance au groupe des victimes du camp. Cela participe n\u00e9anmoins \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de l\u2019imaginaire communautaire reli\u00e9 \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience concentrationnaire et donc \u00e0 eux- et elles-m\u00eames. Ce qui r\u00e9sulte donc de cette \u00e9criture est l\u2019\u00e9vocation d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 commune \u00e0 partir d\u2019exp\u00e9riences individuelles et singuli\u00e8res.<\/p>\r\n\r\n<h2><strong>2.3 <\/strong><strong>Les mots pour le dire\u00a0: relier le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"font-weight: 400\"><em>Mesure de nos jours<\/em> met le doigt sur le r\u00f4le du langage dans la mesure o\u00f9 celui-ci est l\u2019instrument permettant de faire la distinction discursive entre les \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb. L\u2019identit\u00e9 collective au nom de plusieurs voix prend sa forme \u00e0 l\u2019aide des strat\u00e9gies langagi\u00e8res mentionn\u00e9es (le principe de dialogue au sein du jeu polyphonique, l\u2019ancrage du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb dans le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb communautaire). Or la question qui sous-tend \u00e9galement ce livre est celle de savoir comment confronter ce \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, compos\u00e9 de plusieurs \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, avec le \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb, et donc comment faire le pont, \u00e0 travers la mise en forme langagi\u00e8re, entre les mort\u00b7e\u00b7s, les (sur)vivant\u00b7e\u00b7s et ceux et celles qui n\u2019ont pas v\u00e9cu le camp, dans une optique de transmission des exp\u00e9riences.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Pour les t\u00e9moins, il s\u2019agit d\u00e9sormais de tenter la r\u00e9humanisation et donc d\u2019inverser le lent \u00ab\u00a0processus de la d\u00e9shumanisation\u00a0\u00bb (Oppenheim 2009\u00a0: 75) v\u00e9cue au camp, celle o\u00f9 \u00ab\u00a0les signes identitaires s\u2019effa[\u00e7ai]ent\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.), pour trouver un \u00e9quilibre avec les souvenirs traumatisants et r\u00e9habiter le quotidien. Le personnage de Mado nous livre un exemple\u00a0: elle s\u2019est mari\u00e9e et a eu un fils dont elle suit la vie avec un vif int\u00e9r\u00eat maternel (voir Delbo 2018\u00a0: 206-207). Toutefois, dans son t\u00e9moignage, elle clame un leitmotiv de survie\u00a0: \u00ab\u00a0Je vis sans vivre. Je fais ce qu\u2019il faut faire. [\u2026] Je fais ce qu\u2019on fait dans la vie, mais je sais que ce n\u2019est pas cela, la vie, parce que je sais la diff\u00e9rence entre avant et apr\u00e8s\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 201-202). La survivante a l\u2019impression de vivre dans un \u2018\u00eatre double\u2019, marqu\u00e9 par la diff\u00e9rence entre avant et apr\u00e8s, qui font qu\u2019elle a deux \u2018moi\u2019 distincts, le \u2018moi\u2019 actuel et le \u2018moi\u2019 d\u2019Auschwitz. Plusieurs autres t\u00e9moignages soulignent cette duplicit\u00e9, notamment celui d\u2019Ida\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019avais voulu fuir. D\u2019ailleurs, c\u2019est difficile \u00e0 expliquer. J\u2019\u00e9tais double et je ne parvenais pas \u00e0 r\u00e9unir mes doubles. Il y avait moi et un spectre de moi qui voulait coller \u00e0 son double et n\u2019y arrivait jamais\u00a0\u00bb (Delbo 2018 : 261).<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Cette duplicit\u00e9 se retrouve aussi dans le langage\u00a0: il y a un langage d\u2019avant les camps et un langage d\u2019apr\u00e8s. Tout se passe comme si, au retour, un recalibrage du langage accompagnait le processus de r\u00e9humanisation et de r\u00e9individualisation des revenant\u00b7e\u00b7s que nous venons de d\u00e9crire. Ghislaine Dunant constate \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0[l]a d\u00e9shumanisation qu\u2019elles [les victimes] ont vue et v\u00e9cue, [avait] attaqu\u00e9 le sens des mots\u00a0\u00bb (2016\u00a0: 380). Tout comme le \u2018moi\u2019 d\u2019avant n\u2019est plus le m\u00eame que le \u2018moi\u2019 d\u2019apr\u00e8s, certains mots employ\u00e9s dans le texte ont subi un processus de d\u00e9s\u00e9mantisation et de res\u00e9mantisation, prenant des sens diff\u00e9rents pendant la d\u00e9tention au camp et apr\u00e8s le camp. La \u00ab\u00a0foule\u00a0\u00bb, par exemple, une foule qui d\u00e9crivait auparavant le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb de la masse des d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s dans le camp, surtout lorsque celle-ci devait se ranger en ligne pendant l\u2019appel, devient, dans <em>Mesure de nos jours<\/em>, la foule des \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb, des inconnu\u00b7e\u00b7s qui bavardent, une foule dans laquelle Charlotte et Gilberte ne se retrouvent pas (voir Delbo 2018\u00a0: 169, 181). Mado constate\u00a0: \u00ab\u00a0Nous ne savons pas r\u00e9pondre avec vos mots \u00e0 vous et nos mots \u00e0 nous\u00a0\u00bb (Delbo 2018 : 225). De la m\u00eame mani\u00e8re, Charlotte \u00e9voque la restauration des significations des mots apr\u00e8s le retour\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] la r\u00e9alit\u00e9 a repris ses contours, ses couleurs, ses significations, mais si lentement\u2026\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 173). Plus loin, Mado nous confirme encore\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Les mots n\u2019ont plus le m\u00eame sens. Tu les entends dire\u00a0: \u201cJ\u2019ai failli tomber. J\u2019ai eu peur.\u201d Savent-ils ce que c\u2019est, la peur\u00a0? Ou bien\u00a0: \u201cJ\u2019ai faim. Je dois avoir une tablette de chocolat dans mon sac.\u201d [\u2026] Tous leurs mots sont l\u00e9gers. Tous leurs mots sont faux. (Delbo 2018\u00a0: 211)<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Comment regagner confiance dans le langage, sachant que cette confiance ne peut exister que quand les mots sont \u2018justes\u2019, ad\u00e9quats \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue au camp de concentration\u00a0? La description elle-m\u00eame de ce double processus de d\u00e9s\u00e9mantisation et res\u00e9mantisation des mots est un des proc\u00e9d\u00e9s propres aux t\u00e9moignages pour faire face \u00e0 cette aporie, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019impasse cr\u00e9\u00e9e par l\u2019incapacit\u00e9 du langage commun \u00e0 exprimer pleinement l\u2019horreur v\u00e9cue. L\u2019insertion de passages lyriques dans le texte en prose en est un autre\u00a0: cette \u00e9criture multi-g\u00e9n\u00e9rique permet un va-et-vient entre l\u2019int\u00e9rieur du camp, souvent \u00e9voqu\u00e9 \u00e0 travers les moments lyriques, et l\u2019ext\u00e9&shy;rieur du camp (ou le post-camp), exprim\u00e9 \u00e0 travers la prose, et met ainsi en \u00e9vidence le potentiel du langage \u00e0 repr\u00e9senter l\u2019indicible. Le t\u00e9moin quant \u00e0 lui\u00a0\u2013\u00a0dont la voix est rendue audible \u00e0 travers le texte de Charlotte Delbo\u00a0\u2013\u00a0est la figure de jonction entre cet int\u00e9rieur et cet ext\u00e9rieur. Il tente de se r\u00e9inscrire dans le langage, de le r\u00e9habiter, et par ce langage, d\u2019habiter le monde, celui d\u2019apr\u00e8s, et de renouer ainsi avec les vivant\u00b7e\u00b7s. Le livre est donc aussi un appel aux lecteurs et lectrices d\u2019imaginer ce passage difficile d\u2019un monde \u00e0 l\u2019autre\u00a0: \u00ab\u00a0Sortir de l\u2019histoire pour entrer dans la vie, essayez donc vous autres et vous verrez\u00a0\u00bb (Delbo 2018 : 230).<\/p>\r\n\r\n<h1><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/strong><\/h1>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Agamben, Giorgio (1990). <em>La Communaut\u00e9 qui vient, Th\u00e9orie de la singularit\u00e9 quelconque<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Agamben, Giorgio (1998). <em>Quel che resta di Auschwitz<\/em>, Torino, Bollati Boringhieri.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Bakhtine, Mikha\u00efl (1984 [1929]). <em>Problems of Dostoevsky's Poetics<\/em>, translated by Caryl Emerson, Minneapolis, University of Minnesota Press.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Bernier, \u00c9milie (2014). \u00ab\u00a0L\u2019amiti\u00e9, ou l\u2019impossible politique\u00a0: la communaut\u00e9 dans la grammaire heidegg\u00e9rienne\u00a0\u00bb, <em>Politique et Soci\u00e9t\u00e9s<\/em> 33 (2), 39-62.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Delbo, Charlotte (2018 [1971]). <em>Mesure de nos jours<\/em>, Paris, Les \u00c9ditions de Minuit, tome III.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Dunant, Ghislaine (2016). <em>Charlotte Delbo, La vie retrouv\u00e9e<\/em>, Paris, \u00c9ditions Grasset et Fasquelle.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Coquio, Catherine (2015). <em>La litt\u00e9rature en suspens, \u00c9critures de la Shoah\u00a0: le t\u00e9moignage et les \u0153uvres<\/em>, Paris, L\u2019Arachn\u00e9en.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Delvaux, Martine (2011). \u00ab Charlotte Delbo : l\u2019amiti\u00e9 \u00bb, in: Caron, David &amp; Sharon Marquart\u00a0(eds.), <em>Les Revenantes. Charlotte Delbo\u00a0: La voix d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 jamais d\u00e9port\u00e9e<\/em>, Toulouse, Presses Universitaires Du Mirail, 211-225.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Levi, Primo (1985). <em>L\u2019altrui mestiere<\/em>, Torino, Einaudi.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Oppenheim, Daniel (2009). \u00ab\u00a0La d\u00e9shumanisation, y r\u00e9sister, se d\u00e9prendre de ses cons\u00e9quences, en t\u00e9moigner\u00a0\u00bb, <em>Les Lettres de la SPF<\/em> 22 (2), 73-78.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Parent, Anne Martine (2011). \u00ab Communaut\u00e9s spectrales \u00bb, in: Caron, David &amp; Sharon Marquart\u00a0(eds.), <em>Les Revenantes. Charlotte Delbo\u00a0: La voix d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 jamais d\u00e9port\u00e9e<\/em>, Toulouse, Presses Universitaires Du Mirail, 128-130.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Rabat\u00e9, Dominique (1991). <em>Vers une litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement<\/em>, Paris, J. Corti.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Ruffini, Elisabeth (2014). \u00ab\u00a0La voix du narrateur, le corps et l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb, in: Page, Christiane (\u00e9d.), <em>Charlotte Delbo, \u0152uvre et Engagements<\/em>, Rennes, PUR, 201-215.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Segler-Me\u00dfner, Silke (2015). \u00ab\u00a0Le genre, le r\u00e9cit et le corps\u00a0: <em>Aucun de nous ne reviendra<\/em> de Charlotte Delbo et <em>L\u2019esp\u00e8ce humaine<\/em> de Robert Antelme\u00a0\u00bb, <em>Romanische Studien<\/em> 2, 81-104.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">TLFi, \u00ab\u00a0spectre\u00a0\u00bb, in: &lt;<a href=\"http:\/\/stella.atilf.fr\/Dendien\/scripts\/tlfiv5\/visusel.exe?12;s=651807030;r=1;nat=;sol=1\">http:\/\/stella.atilf.fr\/Dendien\/scripts\/tlfiv5\/visusel.exe?12;s=651807030;r=1;nat=;sol=1<\/a>&gt; [06.04.2024].<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Waintrater, R\u00e9gine (2000). \u00ab\u00a0Le pacte testimonial, une id\u00e9ologie qui fait lien\u00a0?\u00a0\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, <em>devoir de m\u00e9moire\u00a0: entre passion et oubli<\/em> 64 (1), 201-210.<\/p>","rendered":"<h6 style=\"font-weight: 400\">Universit\u00e9 de Zurich \/ Universit\u00e9 Paris-Saclay<\/h6>\n<p style=\"font-weight: 400\"><strong>Abstract:<\/strong><em> Mesure de nos jours<\/em> is the final volume of the <em>Auschwitz et apr\u00e8s<\/em> trilogy originally published in 1971 by \u00c9ditions de Minuit. Written by French resistance member Charlotte Delbo, this third volume delves into the destinies and fragments of the post-camp lives (\u00ab\u00a0<em>nos jours<\/em>\u00a0\u00bb) experienced by Charlotte Delbo and her fellow survivors. The text displays the challenges of individual and collective identity faced by those who endured the horrors of the concentration camp. The following pages aim to explore how the narrative\u2019s polyphonic structure fosters a dialogue not only among different communities (\u201cwe\u201d, \u201cyou\u201d), but also among the individuals (\u201cI\u201d, \u201cyou\u201d), and how this interplay enhances the process of re-individualization that unfolds throughout the work. <em>Mesure de nos jours<\/em> also sheds light on the crucial role of language and its different semantic processes in bridging not only the chasm between those who perished and those who survived (\u201cwe\u201d), but also between the survivors and the collective of those who did not experience the camp (\u201cyou\u201d).<br \/>\n<span style=\"color: #ffffff\">c<\/span><br \/>\n<strong>Keywords:<\/strong><span style=\"text-align: initial;font-size: 1em\"> Charlotte Delbo; <em>Mesure de nos jours<\/em>; <em>Auschwitz et apr\u00e8s<\/em>; litt\u00e9rature concentrationnaire, identit\u00e9 de survivant\u00b7e\u00b7s<\/span><\/p>\n<h1><strong>1 <\/strong><strong>Charlotte Delbo, r\u00e9sistante fran\u00e7aise<\/strong><\/h1>\n<p style=\"font-weight: 400\">Charlotte Delbo, bien qu\u2019elle n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 directement impliqu\u00e9e dans un r\u00e9seau de la R\u00e9sistance fran\u00e7aise pendant l\u2019occupation allemande, \u00e9tait charg\u00e9e de la transcription des \u00e9coutes de la <em>Radio Londres<\/em> et de la <em>Radio Moscow<\/em>. En 1942, elle est arr\u00eat\u00e9e avec son mari, Georges Dudach, par la police de Vichy et la Gestapo et conduite \u00e0 la Prison de la Sant\u00e9, o\u00f9 Dudach est fusill\u00e9. En 1943, elle est d\u00e9port\u00e9e \u00e0 Auschwitz dans le fameux convoi du 24 janvier, puis transf\u00e9r\u00e9e \u00e0 Ravensbr\u00fcck, un camp pour femmes et enfants, o\u00f9 elle est intern\u00e9e pendant 15 mois. \u00c0 sa lib\u00e9ration, en avril 1945, elle est l\u2019une des 49 rescap\u00e9es du convoi du 24 janvier. Peu apr\u00e8s son retour en France, elle commence \u00e0 mettre en mots ce qu\u2019elle a v\u00e9cu, donnant naissance \u00e0 une trilogie intitul\u00e9e <em>Auschwitz et apr\u00e8s<\/em>. Les deux premiers volumes, publi\u00e9s respectivement en 1965 et en 1970 aux \u00c9ditions de Minuit, t\u00e9moignent de son v\u00e9cu au camp et portent une voix qui exprime son exp\u00e9rience personnelle, tout en parlant au nom de tous ceux et toutes celles qui, comme elle, ont endur\u00e9 les horreurs des camps de concentration nazis. L\u2019un des enjeux majeurs de cette trilogie r\u00e9side dans la reconfiguration de la m\u00e9moire par le texte, ainsi que dans la mani\u00e8re dont il engage le lecteur et la lectrice dans cette exploration. Au lieu d\u2019adh\u00e9rer strictement aux conventions du t\u00e9moignage historique, l\u2019autrice cr\u00e9e une \u0153uvre po\u00e9tique qui transcende les normes et les genres \u00e9tablis. En 1971 para\u00eet le troisi\u00e8me tome intitul\u00e9 <em>Mesure de nos jours\u00a0<\/em>: apr\u00e8s 25 ans pass\u00e9s \u00e0 \u2018survivre\u2019 dans le monde des vivant\u00b7e\u00b7s, Charlotte Delbo retourne voir ses ancien\u00b7ne\u00b7s camarades rescap\u00e9\u00b7e\u00b7s<a class=\"footnote\" title=\"Bien que Ravensbr\u00fcck f\u00fbt un camp pour les femmes, le r\u00e9cit \u00e9voque \u00e9galement deux hommes.\" id=\"return-footnote-125-1\" href=\"#footnote-125-1\" aria-label=\"Footnote 1\"><sup class=\"footnote\">[1]<\/sup><\/a> pour recueil&shy;lir leurs souvenirs et \u00e9changer sur leur vie apr\u00e8s le camp, afin d\u2019en faire un livre avec leurs histoires (voir l\u2019avant-propos dans Delbo 2018\u00a0: 7-10). C\u2019est ce livre qui fera l\u2019objet de nos r\u00e9flexions.<\/p>\n<h1><strong>2 <\/strong><strong><em>Mesure de nos jours<\/em><\/strong><strong>, t\u00e9moignage personnel et collectif<\/strong><\/h1>\n<p style=\"font-weight: 400\">Dans <em>Mesure de nos jours<\/em>, nous lisons la difficult\u00e9 des survivant\u00b7e\u00b7s des camps de concentration de revenir \u00e0 la vie. Cette recherche est soulign\u00e9e par la structure du texte, m\u00e9langeant dans un rythme propre des po\u00e8mes, souvent regroup\u00e9s en triades, et des passages en prose.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Peu apr\u00e8s son premier t\u00e9moignage en prose accompagn\u00e9 de trois courts po\u00e8mes, Delbo quitte l\u2019espace personnel pour endosser une voix collective et repr\u00e9senter une diversit\u00e9 de voix de survivant\u00b7e\u00b7s\u00a0: elle donne la parole \u00e0 treize t\u00e9moins qui deviennent, chacun \u00e0 son tour, narrateur ou narratrice. Parmi ces t\u00e9moins, il y a onze femmes, deux hommes (Jacques et Loulou), des Juifs et des non-Juifs, des communistes, des non-communistes, des ex-communistes. Chaque personnage a eu sa propre identit\u00e9 avant le camp et le r\u00e9cit nous expose la difficult\u00e9 de retrouver cette identit\u00e9-l\u00e0 apr\u00e8s le camp. Les t\u00e9moins de Delbo racontent leur r\u00e9adaptation \u00e0 la vie, une r\u00e9adaptation parfois r\u00e9ussie, parfois \u00e9chou\u00e9e. Ce sont des r\u00e9cits de maladie, d\u2019obsession, d\u2019illusion et de folie, de divorce et de chagrin, mais \u00e9galement de mariage et d\u2019enfants.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Dans les pages qui suivent, nous interrogerons la mani\u00e8re dont <em>Mesure de nos jours <\/em>s\u2019empare de la question identitaire des survivant\u00b7e\u00b7s \u00e0 travers un dispositif polyphonique \u00e0 la fois litt\u00e9raire et \u00e9thique, et nous d\u00e9couvrirons les modalit\u00e9s du langage pour transmettre l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 ceux et celles qui n\u2019ont pas v\u00e9cu le camp.<\/p>\n<h2><strong>2.1 <\/strong><strong>\u00c9nonciation polyphonique\u00a0\u2013\u00a0un geste \u00e9thique<\/strong><\/h2>\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u2019organisation de <em>Mesure de nos jours<\/em> en treize t\u00e9moignages diff\u00e9rents nous r\u00e9v\u00e8le d\u2019embl\u00e9e l\u2019\u00e9nonciation polyphonique orchestr\u00e9e par l\u2019autrice-narratrice Charlotte Delbo. S\u2019il s\u2019agit ici d\u2019un cas classique de polyphonie telle que th\u00e9oris\u00e9e par Mikha\u00efl Bakhtine<a class=\"footnote\" title=\"La notion de polyphonie d\u00e9signe une forme litt\u00e9raire o\u00f9 plusieurs voix ou consciences ind\u00e9pendantes, dot\u00e9es de leur propre point de vue, coexistent et interagissent au sein d\u2019un m\u00eame texte. Bakhtine a d\u00e9velopp\u00e9 ce concept en analysant les romans de Fiodor Dosto\u00efevski, qu\u2019il consid\u00e8re comme l\u2019exemple paradigmatique de la polyphonie (voir Bakhtine, trad. 1984 [1929] : 6 et suivantes).\" id=\"return-footnote-125-2\" href=\"#footnote-125-2\" aria-label=\"Footnote 2\"><sup class=\"footnote\">[2]<\/sup><\/a>, les voix mises en sc\u00e8ne par le texte de Delbo sont, en l\u2019occurrence, juxtapos\u00e9es, ce qui leur conf\u00e8re un statut d\u2019\u00e9quivalence qui traverse la totalit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre. Cette mise en \u00e9quivalence peut \u00eatre comprise comme un geste \u00e9thique, qui nous invite \u00e0 reconna\u00eetre la pluralit\u00e9 des identit\u00e9s individuelles constituant l\u2019identit\u00e9 collective des victimes survivantes du camp. Dans <em>La litt\u00e9rature en suspens. \u00c9critures de la Shoah<\/em>, Catherine Coquio d\u00e9crit la voix du t\u00e9moin dans ce texte de Delbo comme se \u00ab\u00a0d\u00e9multipliant en plusieurs r\u00e9citatifs\u00a0\u00bb (Coquio 2015\u00a0: 255). Chacun de ces \u00ab\u00a0r\u00e9citatifs\u00a0\u00bb est r\u00e9v\u00e9lateur de la difficult\u00e9 \u00e0 vivre apr\u00e8s le camp et de la confron&shy;tation avec un monde qui ne partage pas le m\u00eame traumatisme. Dans son ensemble, le livre met au jour des identit\u00e9s bris\u00e9es qui retrouvent leur individualit\u00e9, ou du moins, qui s\u2019y essayent, dans et \u00e0 travers leur t\u00e9moignage.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Les t\u00e9moins dans <em>Mesure de nos jours<\/em> partagent tous et toutes leur appartenance \u00e0 cette \u00ab\u00a0communaut\u00e9 spectrale\u00a0\u00bb (2011) des rescap\u00e9\u00b7e\u00b7s dont parle par exemple Anne Martine Parent dans le recueil <em>Les Revenantes. Charlotte Delbo\u00a0: La voix d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 jamais d\u00e9port\u00e9e<\/em> (2011). Cette \u00ab communaut\u00e9 \u00bb est dite \u00ab spectrale \u00bb car ses membres sont hant\u00e9s par les souvenirs des mort\u00b7e\u00b7s et les traumatismes du pass\u00e9, m\u00eame s\u2019ils sont physiquement pr\u00e9sents, et peut \u00eatre rapproch\u00e9e de l\u2019id\u00e9e du \u00ab spectre \u00bb (TLFi, en ligne) dans le sens physique du terme : le spectre est form\u00e9 de plusieurs rayons et couleurs, c\u2019est-\u00e0-dire, en l\u2019occurrence, de plusieurs voix portant sur une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9. En effet, le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb narrateur initialement uniforme de Charlotte Delbo, \u00e9volue, au fil des pages, vers un \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb \u2018multicolore\u2019 pour ainsi dire, compos\u00e9 de plusieurs voix singuli\u00e8res, chacune dans le ton et la \u2018couleur\u2019 qui lui sont propres. Ce jeu polyphonique cr\u00e9e une totalit\u00e9 de voix, o\u00f9 chaque voix, tout en \u00e9tant distincte, assume \u00e0 son tour la totalit\u00e9 \u00e0 laquelle elle appar&shy;tient. C\u2019est ainsi que le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb prend forme. \u00ab\u00a0\u00catre heureux, est-ce une question que nous nous posons, nous\u00a0?\u00a0\u00bb, formulera Gilberte (Delbo 2018\u00a0: 195) et Mado, qui se relie continuellement aux \u00ab\u00a0spectres de nos compagnes\u00a0\u00bb dans sa vie actuelle, d\u00e9clarera\u00a0: \u00ab\u00a0Mon fils est leur fils \u00e0 toutes\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 207).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">De plus, en donnant la parole \u00e0 ceux et celles qui ont v\u00e9cu la m\u00eame horreur et connu \u00e0 leur tour ceux et celles qui sont mort\u00b7e\u00b7s au camp, dont les noms sont \u00e9voqu\u00e9s dans les t\u00e9moignages, Charlotte Delbo rend \u00e9galement justice \u00e0 ceux et celles qui ne peuvent plus t\u00e9moigner. L\u00e0 o\u00f9 Giorgio Agamben voit l\u2019impossibilit\u00e9 de communiquer depuis l\u2019int\u00e9rieur du camp \u00e0 la place des mort\u00b7e\u00b7s, \u00e0 la place du \u00ab\u00a0non-homme\u00a0\u00bb (Agamben 1998\u00a0: 32), Delbo ouvre donc cette possibilit\u00e9 en les inscrivant dans la parole survivante.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Au sein du jeu polyphonique mis \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans <em>Mesure de nos jours<\/em>, un principe de dialogue s\u2019installe\u00a0: celui-ci mobilise le savoir sur le pass\u00e9 et sur le pr\u00e9sent et cr\u00e9e des croisements d\u2019alt\u00e9rit\u00e9s (voir Ruffini 2014\u00a0: 215) \u00e0 travers les diff\u00e9rents niveaux di\u00e9g\u00e9tiques et la polyvalence des pronoms personnels. Un dialogue s\u2019installe ainsi entre le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb communautaire et les \u2018autres\u2019, comme les \u00ab\u00a0vous, les Parisiennes\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 179), mais aussi entre la voix narrative \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb de chaque t\u00e9moignage et le lecteur et la lectrice interpell\u00e9\u00b7e. Ce lecteur ou cette lectrice comprendra au fil des pages que le \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb \u00e9voqu\u00e9 dans les diff\u00e9rents r\u00e9cits d\u00e9signe souvent l\u2019autrice-narratrice Charlotte Delbo \u00e0 qui s\u2019adressent les t\u00e9moins\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Je te passe les d\u00e9tails\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 222), \u00ab\u00a0Je te dis tout cela parce que toi tu le comprends\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 209). Ainsi, les identit\u00e9s des narrateurs et narratrices se (re)construisent en interpellant suppos\u00e9ment le ou la destinataire du texte (le lecteur ou la lectrice), mais surtout aussi \u00e0 travers leur dialogue avec l\u2019instance \u00e9nonciatrice organisant le r\u00e9cit (Charlotte Delbo), ce qui conf\u00e8re \u00e0 ces r\u00e9cits des airs de correspondance \u00e9pistolaire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Selon Dominique Rabat\u00e9, la voix narrative prend une nouvelle place dans la litt\u00e9rature de l\u2019apr\u00e8s-guerre. Dans le r\u00e9cit en particulier, cette voix cherche \u00e0 r\u00e9soudre la question du statut de la litt\u00e9rature, \u00e0 savoir qu\u2019elle est \u00e0 comprendre comme sujet et objet, production et produit (voir Rabat\u00e9 1991\u00a0: 6-9). \u00c0 l\u2019instar de ce double statut sujet-objet de la voix, le statut des voix dans <em>Mesure de nos jours<\/em> soul\u00e8ve la question de savoir si l\u2019on peut aller jusqu\u2019\u00e0 parler d\u2019une \u00ab\u00a0d\u00e9subjectivation\u00a0\u00bb des t\u00e9moins, comme le sugg\u00e8re Martine Delvaux dans son article \u00ab\u00a0Charlotte Delbo\u00a0: l\u2019amiti\u00e9\u00a0\u00bb (2011\u00a0: 221). Si l\u2019instance narratrice se d\u00e9multiplie en plusieurs voix pour permettre une repr\u00e9sentation inclusive et partag\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience concentrationnaire et celle de la vie d\u2019apr\u00e8s, qu\u2019en est-il alors du statut identitaire de ces diff\u00e9rentes voix\u00a0? Les voix se \u00ab\u00a0d\u00e9subjectivent\u00a0\u00bb-elles pour ne partager que l\u2019exp\u00e9rience de leur v\u00e9cu\u00a0? Nous tenterons d\u2019y r\u00e9pondre dans le paragraphe suivant.<\/p>\n<h2><strong>2.2 <\/strong><strong>L\u2019identit\u00e9 retrouv\u00e9e\u00a0: le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb dans le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb<\/strong><\/h2>\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u00e0 o\u00f9 \u00ab\u00a0l\u2019image de soi\u00a0\u00bb (Oppenheim 2009\u00a0: 75) \u00e9tait effac\u00e9e pendant la d\u00e9shumanisation v\u00e9cue dans les camps, l\u00e0 o\u00f9 \u00ab\u00a0le sentiment d\u2019identit\u00e9 [\u00e9tait] menac\u00e9 par une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9structurante\u00a0\u00bb (Waintrater 2000\u00a0: 207) et o\u00f9 les identit\u00e9s individuelles se fondaient dans un seul et large corps collectif de d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s, les identit\u00e9s des t\u00e9moins parviennent peu \u00e0 peu, apr\u00e8s le camp, \u00e0 reconstruire la r\u00e9alit\u00e9 autour d\u2019elles et \u00e0 retracer leurs propres contours. En effet, la multitude de \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb parlants, restant partie int\u00e9grante du \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, commence d\u00e9sormais \u00e0 donner forme aux identit\u00e9s retrouv\u00e9es, non plus domin\u00e9es par une seule voix, mais laissant place \u00e0 une discussion entre des voix \u00e9quilibr\u00e9es. Ces identit\u00e9s r\u00e9solvent la confusion entre soi et les autres, se r\u00e9individualisent, tout en gardant le lien profond qui relie ceux et celles qui ont fait et continuent \u00e0 faire l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9cart entre deux mondes, celui du camp et celui sans le camp. Loin donc est l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0d\u00e9subjectivation\u00a0\u00bb (Delvaux 2011\u00a0: 221) telle que peuvent l\u2019\u00e9voquer Primo Levi par la figure du <em>Doppelg\u00e4nger <\/em>(voir 1985) ou Giorgio Agamben (voir 1998) lorsque ce dernier met celle-ci en relation avec la d\u00e9personnalisation po\u00e9tique. Au contraire, on assiste chez Delbo \u00e0 une \u00ab\u00a0resubjectivation\u00a0\u00bb o\u00f9 les sujets se reconstruisent et se red\u00e9finissent, dans un acte performatif, \u00e0 travers le t\u00e9moignage de cette reconstruction. En effet, il s\u2019agit de plusieurs \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb sensibles, \u00e0 nouveau r\u00e9ceptifs \u00e0 leur environnement propre (bien que Poupette qualifie cette sensibilit\u00e9 d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9corch\u00e9e\u00a0\u00bb [Delbo 2018\u00a0: 273]), se pr\u00e9sentant sous forme de narrateur\u00b7rice\u00b7s individuel\u00b7le\u00b7s apportant leur voix au r\u00e9cit polyphonique. Ce \u00ab je \u00bb a \u00e9galement une valeur englobante et se fonde dans une communaut\u00e9 du \u00ab nous \u00bb des victimes et des survivant\u00b7e\u00b7s (voir Segler-Me\u00dfner 2015 : 83). En ce sens, la communaut\u00e9 n\u2019instaure que le rapport d\u2019\u00ab \u00eatre singulier \u00bb \u00e0 \u00ab \u00eatre singulier \u00bb. Selon le philosophe Giorgio Agamben, cela signifie que chaque individu, chaque \u00ab \u00eatre singulier \u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">[\u2026] est retir\u00e9 de son appartenance \u00e0 telle ou telle propri\u00e9t\u00e9, qui l\u2019identifie comme membre de tel ou tel ensemble, de telle ou telle classe [\u2026] et il est envisag\u00e9 non par rapport \u00e0 une autre classe ou \u00e0 la simple absence g\u00e9n\u00e9rique de toute appartenance, mais relativement \u00e0 son \u00eatre-tel, \u00e0 l\u2019appartenance m\u00eame (1990\u00a0: 10).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">La communaut\u00e9 \u00e9vite donc d\u2019avoir une essence qu\u2019on lui suppose immanente. Elle accorde \u00e0 chacun\u00b7e l\u2019exp\u00e9rience et la m\u00e9moire non synth\u00e9tisables et met en commun tous les mondes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes (voir Bernier 2014\u00a0: 56-57). En effet, les sujets \u00e9nonciateurs dans chaque t\u00e9moignage sont, en fin de compte, des \u00eatres singuliers qui ont de nouveau acquis leur propre syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence dans lequel ils et elles s\u2019\u00e9noncent, font part de leurs exp\u00e9riences et se d\u00e9marquent finalement en tant qu\u2019individus d\u00e9livr\u00e9s de leur appartenance au groupe des victimes du camp. Cela participe n\u00e9anmoins \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de l\u2019imaginaire communautaire reli\u00e9 \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience concentrationnaire et donc \u00e0 eux- et elles-m\u00eames. Ce qui r\u00e9sulte donc de cette \u00e9criture est l\u2019\u00e9vocation d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 commune \u00e0 partir d\u2019exp\u00e9riences individuelles et singuli\u00e8res.<\/p>\n<h2><strong>2.3 <\/strong><strong>Les mots pour le dire\u00a0: relier le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture<\/strong><\/h2>\n<p style=\"font-weight: 400\"><em>Mesure de nos jours<\/em> met le doigt sur le r\u00f4le du langage dans la mesure o\u00f9 celui-ci est l\u2019instrument permettant de faire la distinction discursive entre les \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb. L\u2019identit\u00e9 collective au nom de plusieurs voix prend sa forme \u00e0 l\u2019aide des strat\u00e9gies langagi\u00e8res mentionn\u00e9es (le principe de dialogue au sein du jeu polyphonique, l\u2019ancrage du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb dans le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb communautaire). Or la question qui sous-tend \u00e9galement ce livre est celle de savoir comment confronter ce \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, compos\u00e9 de plusieurs \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, avec le \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb, et donc comment faire le pont, \u00e0 travers la mise en forme langagi\u00e8re, entre les mort\u00b7e\u00b7s, les (sur)vivant\u00b7e\u00b7s et ceux et celles qui n\u2019ont pas v\u00e9cu le camp, dans une optique de transmission des exp\u00e9riences.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Pour les t\u00e9moins, il s\u2019agit d\u00e9sormais de tenter la r\u00e9humanisation et donc d\u2019inverser le lent \u00ab\u00a0processus de la d\u00e9shumanisation\u00a0\u00bb (Oppenheim 2009\u00a0: 75) v\u00e9cue au camp, celle o\u00f9 \u00ab\u00a0les signes identitaires s\u2019effa[\u00e7ai]ent\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.), pour trouver un \u00e9quilibre avec les souvenirs traumatisants et r\u00e9habiter le quotidien. Le personnage de Mado nous livre un exemple\u00a0: elle s\u2019est mari\u00e9e et a eu un fils dont elle suit la vie avec un vif int\u00e9r\u00eat maternel (voir Delbo 2018\u00a0: 206-207). Toutefois, dans son t\u00e9moignage, elle clame un leitmotiv de survie\u00a0: \u00ab\u00a0Je vis sans vivre. Je fais ce qu\u2019il faut faire. [\u2026] Je fais ce qu\u2019on fait dans la vie, mais je sais que ce n\u2019est pas cela, la vie, parce que je sais la diff\u00e9rence entre avant et apr\u00e8s\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 201-202). La survivante a l\u2019impression de vivre dans un \u2018\u00eatre double\u2019, marqu\u00e9 par la diff\u00e9rence entre avant et apr\u00e8s, qui font qu\u2019elle a deux \u2018moi\u2019 distincts, le \u2018moi\u2019 actuel et le \u2018moi\u2019 d\u2019Auschwitz. Plusieurs autres t\u00e9moignages soulignent cette duplicit\u00e9, notamment celui d\u2019Ida\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019avais voulu fuir. D\u2019ailleurs, c\u2019est difficile \u00e0 expliquer. J\u2019\u00e9tais double et je ne parvenais pas \u00e0 r\u00e9unir mes doubles. Il y avait moi et un spectre de moi qui voulait coller \u00e0 son double et n\u2019y arrivait jamais\u00a0\u00bb (Delbo 2018 : 261).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Cette duplicit\u00e9 se retrouve aussi dans le langage\u00a0: il y a un langage d\u2019avant les camps et un langage d\u2019apr\u00e8s. Tout se passe comme si, au retour, un recalibrage du langage accompagnait le processus de r\u00e9humanisation et de r\u00e9individualisation des revenant\u00b7e\u00b7s que nous venons de d\u00e9crire. Ghislaine Dunant constate \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0[l]a d\u00e9shumanisation qu\u2019elles [les victimes] ont vue et v\u00e9cue, [avait] attaqu\u00e9 le sens des mots\u00a0\u00bb (2016\u00a0: 380). Tout comme le \u2018moi\u2019 d\u2019avant n\u2019est plus le m\u00eame que le \u2018moi\u2019 d\u2019apr\u00e8s, certains mots employ\u00e9s dans le texte ont subi un processus de d\u00e9s\u00e9mantisation et de res\u00e9mantisation, prenant des sens diff\u00e9rents pendant la d\u00e9tention au camp et apr\u00e8s le camp. La \u00ab\u00a0foule\u00a0\u00bb, par exemple, une foule qui d\u00e9crivait auparavant le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb de la masse des d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s dans le camp, surtout lorsque celle-ci devait se ranger en ligne pendant l\u2019appel, devient, dans <em>Mesure de nos jours<\/em>, la foule des \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb, des inconnu\u00b7e\u00b7s qui bavardent, une foule dans laquelle Charlotte et Gilberte ne se retrouvent pas (voir Delbo 2018\u00a0: 169, 181). Mado constate\u00a0: \u00ab\u00a0Nous ne savons pas r\u00e9pondre avec vos mots \u00e0 vous et nos mots \u00e0 nous\u00a0\u00bb (Delbo 2018 : 225). De la m\u00eame mani\u00e8re, Charlotte \u00e9voque la restauration des significations des mots apr\u00e8s le retour\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] la r\u00e9alit\u00e9 a repris ses contours, ses couleurs, ses significations, mais si lentement\u2026\u00a0\u00bb (Delbo 2018\u00a0: 173). Plus loin, Mado nous confirme encore\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Les mots n\u2019ont plus le m\u00eame sens. Tu les entends dire\u00a0: \u201cJ\u2019ai failli tomber. J\u2019ai eu peur.\u201d Savent-ils ce que c\u2019est, la peur\u00a0? Ou bien\u00a0: \u201cJ\u2019ai faim. Je dois avoir une tablette de chocolat dans mon sac.\u201d [\u2026] Tous leurs mots sont l\u00e9gers. Tous leurs mots sont faux. (Delbo 2018\u00a0: 211)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Comment regagner confiance dans le langage, sachant que cette confiance ne peut exister que quand les mots sont \u2018justes\u2019, ad\u00e9quats \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue au camp de concentration\u00a0? La description elle-m\u00eame de ce double processus de d\u00e9s\u00e9mantisation et res\u00e9mantisation des mots est un des proc\u00e9d\u00e9s propres aux t\u00e9moignages pour faire face \u00e0 cette aporie, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019impasse cr\u00e9\u00e9e par l\u2019incapacit\u00e9 du langage commun \u00e0 exprimer pleinement l\u2019horreur v\u00e9cue. L\u2019insertion de passages lyriques dans le texte en prose en est un autre\u00a0: cette \u00e9criture multi-g\u00e9n\u00e9rique permet un va-et-vient entre l\u2019int\u00e9rieur du camp, souvent \u00e9voqu\u00e9 \u00e0 travers les moments lyriques, et l\u2019ext\u00e9&shy;rieur du camp (ou le post-camp), exprim\u00e9 \u00e0 travers la prose, et met ainsi en \u00e9vidence le potentiel du langage \u00e0 repr\u00e9senter l\u2019indicible. Le t\u00e9moin quant \u00e0 lui\u00a0\u2013\u00a0dont la voix est rendue audible \u00e0 travers le texte de Charlotte Delbo\u00a0\u2013\u00a0est la figure de jonction entre cet int\u00e9rieur et cet ext\u00e9rieur. Il tente de se r\u00e9inscrire dans le langage, de le r\u00e9habiter, et par ce langage, d\u2019habiter le monde, celui d\u2019apr\u00e8s, et de renouer ainsi avec les vivant\u00b7e\u00b7s. Le livre est donc aussi un appel aux lecteurs et lectrices d\u2019imaginer ce passage difficile d\u2019un monde \u00e0 l\u2019autre\u00a0: \u00ab\u00a0Sortir de l\u2019histoire pour entrer dans la vie, essayez donc vous autres et vous verrez\u00a0\u00bb (Delbo 2018 : 230).<\/p>\n<h1><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/strong><\/h1>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Agamben, Giorgio (1990). <em>La Communaut\u00e9 qui vient, Th\u00e9orie de la singularit\u00e9 quelconque<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Agamben, Giorgio (1998). <em>Quel che resta di Auschwitz<\/em>, Torino, Bollati Boringhieri.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Bakhtine, Mikha\u00efl (1984 [1929]). <em>Problems of Dostoevsky&#8217;s Poetics<\/em>, translated by Caryl Emerson, Minneapolis, University of Minnesota Press.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Bernier, \u00c9milie (2014). \u00ab\u00a0L\u2019amiti\u00e9, ou l\u2019impossible politique\u00a0: la communaut\u00e9 dans la grammaire heidegg\u00e9rienne\u00a0\u00bb, <em>Politique et Soci\u00e9t\u00e9s<\/em> 33 (2), 39-62.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Delbo, Charlotte (2018 [1971]). <em>Mesure de nos jours<\/em>, Paris, Les \u00c9ditions de Minuit, tome III.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Dunant, Ghislaine (2016). <em>Charlotte Delbo, La vie retrouv\u00e9e<\/em>, Paris, \u00c9ditions Grasset et Fasquelle.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Coquio, Catherine (2015). <em>La litt\u00e9rature en suspens, \u00c9critures de la Shoah\u00a0: le t\u00e9moignage et les \u0153uvres<\/em>, Paris, L\u2019Arachn\u00e9en.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Delvaux, Martine (2011). \u00ab Charlotte Delbo : l\u2019amiti\u00e9 \u00bb, in: Caron, David &amp; Sharon Marquart\u00a0(eds.), <em>Les Revenantes. Charlotte Delbo\u00a0: La voix d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 jamais d\u00e9port\u00e9e<\/em>, Toulouse, Presses Universitaires Du Mirail, 211-225.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Levi, Primo (1985). <em>L\u2019altrui mestiere<\/em>, Torino, Einaudi.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Oppenheim, Daniel (2009). \u00ab\u00a0La d\u00e9shumanisation, y r\u00e9sister, se d\u00e9prendre de ses cons\u00e9quences, en t\u00e9moigner\u00a0\u00bb, <em>Les Lettres de la SPF<\/em> 22 (2), 73-78.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Parent, Anne Martine (2011). \u00ab Communaut\u00e9s spectrales \u00bb, in: Caron, David &amp; Sharon Marquart\u00a0(eds.), <em>Les Revenantes. Charlotte Delbo\u00a0: La voix d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 jamais d\u00e9port\u00e9e<\/em>, Toulouse, Presses Universitaires Du Mirail, 128-130.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Rabat\u00e9, Dominique (1991). <em>Vers une litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement<\/em>, Paris, J. Corti.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Ruffini, Elisabeth (2014). \u00ab\u00a0La voix du narrateur, le corps et l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb, in: Page, Christiane (\u00e9d.), <em>Charlotte Delbo, \u0152uvre et Engagements<\/em>, Rennes, PUR, 201-215.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Segler-Me\u00dfner, Silke (2015). \u00ab\u00a0Le genre, le r\u00e9cit et le corps\u00a0: <em>Aucun de nous ne reviendra<\/em> de Charlotte Delbo et <em>L\u2019esp\u00e8ce humaine<\/em> de Robert Antelme\u00a0\u00bb, <em>Romanische Studien<\/em> 2, 81-104.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">TLFi, \u00ab\u00a0spectre\u00a0\u00bb, in: &lt;<a href=\"http:\/\/stella.atilf.fr\/Dendien\/scripts\/tlfiv5\/visusel.exe?12;s=651807030;r=1;nat=;sol=1\">http:\/\/stella.atilf.fr\/Dendien\/scripts\/tlfiv5\/visusel.exe?12;s=651807030;r=1;nat=;sol=1<\/a>&gt; [06.04.2024].<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Waintrater, R\u00e9gine (2000). \u00ab\u00a0Le pacte testimonial, une id\u00e9ologie qui fait lien\u00a0?\u00a0\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, <em>devoir de m\u00e9moire\u00a0: entre passion et oubli<\/em> 64 (1), 201-210.<\/p>\n<hr class=\"before-footnotes clear\" \/><div class=\"footnotes\"><ol><li id=\"footnote-125-1\">Bien que Ravensbr\u00fcck f\u00fbt un camp pour les femmes, le r\u00e9cit \u00e9voque \u00e9galement deux hommes. <a href=\"#return-footnote-125-1\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 1\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-125-2\">La notion de polyphonie d\u00e9signe une forme litt\u00e9raire o\u00f9 plusieurs voix ou consciences ind\u00e9pendantes, dot\u00e9es de leur propre point de vue, coexistent et interagissent au sein d\u2019un m\u00eame texte. Bakhtine a d\u00e9velopp\u00e9 ce concept en analysant les romans de Fiodor Dosto\u00efevski, qu\u2019il consid\u00e8re comme l\u2019exemple paradigmatique de la polyphonie (voir Bakhtine, trad. 1984 [1929] : 6 et suivantes). <a href=\"#return-footnote-125-2\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 2\">&crarr;<\/a><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"author":419,"menu_order":13,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":["sophie-hochuli"],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[82],"license":[],"class_list":["post-125","chapter","type-chapter","status-publish","hentry","contributor-sophie-hochuli"],"part":3,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/125","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/wp\/v2\/users\/419"}],"version-history":[{"count":24,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/125\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":788,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/125\/revisions\/788"}],"part":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/3"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/125\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=125"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=125"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=125"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=125"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}