{"id":116,"date":"2024-11-25T08:24:25","date_gmt":"2024-11-25T07:24:25","guid":{"rendered":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/?post_type=chapter&#038;p=116"},"modified":"2025-05-26T15:43:29","modified_gmt":"2025-05-26T13:43:29","slug":"identite-langue-et-territoire-claude-gauvreau-et-le-bien-commun","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/chapter\/identite-langue-et-territoire-claude-gauvreau-et-le-bien-commun\/","title":{"raw":"Identit\u00e9, langue et territoire : Claude Gauvreau et le bien commun","rendered":"Identit\u00e9, langue et territoire : Claude Gauvreau et le bien commun"},"content":{"raw":"<h6>Universit\u00e9 de Montr\u00e9al \/ Universit\u00e9 de Bourgogne<\/h6>\r\n<p style=\"font-weight: 400\"><strong>Abstract:<\/strong> When it comes to exploring the interweaving of language and identity, Quebec literature offers a unique field of investigation. As in other so-called minor literatures, language here is profoundly shaped by a high degree of deterritorialization. During the Quiet Revolution in particular, the works of writers took on a role of collective expression, one that aimed to foster an active solidarity. For many, this entailed reinforcing the idea of a homogeneous Quebec community, defined both ethnically and linguistically. How&shy;ever, others felt this approach risked entrenching a narrow regionalism. This tension is especially evident in the case of poet and playwright Claude Gauvreau, who views artistic creation as a means to delve more deeply into the foundations of community\u2014namely, the common good.\r\n<span style=\"color: #ffffff\">c<\/span>\r\n<strong>Keywords<\/strong><strong style=\"text-align: initial;font-size: 1em\">:<\/strong><span style=\"text-align: initial;font-size: 1em\"> Claude Gauvreau; Bien commun; Qu\u00e9bec; Territoire; H\u00e9t\u00e9rolinguisme<\/span><\/p>\r\n\r\n<h1>1 Introduction<\/h1>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u2019imbrication politique de la question linguistique au Qu\u00e9bec et des questionnements identitaires qui en r\u00e9sultent ont d\u00e9j\u00e0 fait couler beaucoup d\u2019encre. Comme l\u2019explique Lise Gauvin dans son ouvrage <em>Langagement. L\u2019\u00e9crivain et la langue au Qu\u00e9bec<\/em>, d\u00e8s les origines de la litt\u00e9rature au Canada, les \u00e9crivains font \u00e9tat d\u2019une surconscience linguistique. Celle-ci est caus\u00e9e par les \u00ab\u00a0relations [\u2026] conflictuelles\u00a0\u2013 ou tout au moins concurrentielles\u00a0\u2013 qu\u2019entretiennent entre elles deux ou plusieurs langues\u00a0\u00bb (Gauvin 2000\u00a0: 8), en l\u2019occurrence, entre le fran\u00e7ais du Qu\u00e9bec et le fran\u00e7ais de France m\u00e9tropolitaine mais aussi entre le fran\u00e7ais et l\u2019anglais dont le statut de langue officielle du Qu\u00e9bec n\u2019est abrog\u00e9 qu\u2019en 1974, au moment de l\u2019adoption de la loi 22.\u00a0Si l\u2019on remarque, \u00e0 compter des ann\u00e9es 1970, une certaine lassitude \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la \u00ab\u00a0conscription obligatoire des \u00e9crivains au grand Texte qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb (38), la litt\u00e9rature des deux d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes est au contraire fa\u00e7onn\u00e9e par de nombreuses revendications \u00e0 caract\u00e8re identitaire. En effet, en \u00ab\u00a0[p]renant conscience de l\u2019\u00e9tat de domination et de demi-colonialisme dans lequel se trouve alors la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise, [l]es \u00e9crivains per\u00e7oivent la d\u00e9gradation de leur langue comme un effet de cette domination\u00a0\u00bb (210). Ces derniers s\u2019engagent donc, \u00e0 travers la pratique de l\u2019\u00e9criture, \u00e0 d\u00e9noncer l\u2019absence de prise en charge de la question linguistique par l\u2019\u00c9tat et \u00e0 donner au fran\u00e7ais un statut de langue v\u00e9hiculaire.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Du c\u00f4t\u00e9 des dramaturges, la question linguistique s\u2019arrime \u00e0 un d\u00e9sir de se doter d\u2019une dramaturgie nationale. Dans un discours intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Pour un th\u00e9\u00e2tre national et populaire\u00a0\u00bb prononc\u00e9 en 1949 par Gratien G\u00e9linas, ce dernier invite les dramaturges \u00e0 produire des pi\u00e8ces dans lesquelles ses contemporains pourraient enfin se reconnaitre. Cette reconnaissance passe \u00e9videmment dans un premier temps par la mise en sc\u00e8ne de d\u00e9cors familiers, des univers ruraux comme le Saint-Anicet de <em>Tit-Coq<\/em> (G\u00e9linas, 1948) puis urbains comme le Montr\u00e9al de <em>Zone<\/em> (Dub\u00e9, 1953). Cependant, pour G\u00e9linas, une communion parfaite entre sc\u00e8ne et salle ne peut \u00eatre envisag\u00e9e que si les com\u00e9diens parlent la m\u00eame langue que celle du public. Selon lui, \u00ab le th\u00e9\u00e2tre [est] toujours d\u2019abord et avant tout national, puisqu\u2019il est forc\u00e9ment limit\u00e9 par sa langue \u00bb (G\u00e9linas 1949). Bien que ce propos n\u2019ait pour G\u00e9linas aucun rapport avec le nationalisme politique, certains dramaturges jugent qu\u2019une telle approche de la cr\u00e9ation dramatique ne contribuerait qu\u2019\u00e0 renforcer le \u00ab complexe tentant du colonis\u00e9 \u00bb (Gauvreau 1978 : 29). C\u2019est notamment le cas du po\u00e8te et dramaturge Claude Gauvreau (1925-1971), lequel aspire au contraire \u00e0 d\u00e9laisser cette conception territoriale de la cr\u00e9ation au profit d\u2019une plus grande ouverture sur le monde. Pour ce signataire du manifeste <em>Refus global <\/em>(1948) fermement oppos\u00e9 \u00e0 toute forme de nationalisme, il s\u2019agit de s\u2019interroger plus en profondeur sur ce qui constitue le fondement d\u2019une communaut\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire le bien commun. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce questionnement qui semble \u00eatre \u00e0 l\u2019origine de <em>Le Rose Enfer des animaux <\/em>(1958), une pi\u00e8ce d\u2019inspiration surr\u00e9aliste dans laquelle Gauvreau propose un certain nombre de pistes de r\u00e9flexion sur la question nationale qu\u00e9b\u00e9coise. Il s\u2019agira donc de montrer dans quelle mesure celles-ci s\u2019\u00e9rigent en alternative \u00e0 une approche essentialiste de l\u2019identit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise, laquelle serait fond\u00e9e sur une identification territoriale et une approche monolithique de la langue. Pour ce faire, il convient premi\u00e8rement d\u2019aborder la gen\u00e8se de ce projet qui puise son origine dans un d\u00e9bat autour du nationalisme. Celui-ci apporte un \u00e9clairage int\u00e9ressant \u00e0 la fa\u00e7on dont Gauvreau articule le rapport entre langue, identit\u00e9 et territoire, ce qui nous am\u00e8nera, dans un second temps, \u00e0 nous int\u00e9resser \u00e0 l\u2019approche culturelle du fait g\u00e9ographique et \u00e0 la question linguistique dans une perspective g\u00e9o- et sociopo\u00e9tique.<\/p>\r\n\r\n<h1 style=\"font-weight: 400\"><strong>2 <\/strong><strong>Gen\u00e8se d\u2019un projet et position \u00e0 l\u2019\u00e9gard du nationalisme<\/strong><\/h1>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u2019examen de la correspondance de Claude Gauvreau tend \u00e0 indiquer que ses nombreux \u00e9changes avec le peintre Paul-\u00c9mile Borduas ont nourri l\u2019\u00e9criture de <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>. La pi\u00e8ce est mentionn\u00e9e pour la premi\u00e8re fois dans une lettre dat\u00e9e de janvier 1958. Le dramaturge informe son correspondant de la progression de son \u00e9criture \u00e0 plusieurs reprises et, le 3 novembre de la m\u00eame ann\u00e9e, Borduas annonce finalement avoir \u00ab\u00a0re\u00e7u la \u201cmachine \u00e0 d\u00e9cerveler\u201d\u00a0\u00bb. \u00c9galement qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0grand \u201clavage de cerveau\u201d\u00a0\u00bb (Borduas 1997\u00a0: 1020), <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> ne semble pas tout \u00e0 fait convaincre le peintre qui formule \u00e0 son \u00e9gard une certaine r\u00e9serve. Il \u00e9crit notamment le propos suivant\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">[J]e comprends mal votre d\u00e9fense d\u2019un pass\u00e9 d\u00e9j\u00e0 loin. Plus exactement, cette d\u00e9fense me cache vos espoirs en l\u2019avenir\u00a0: en cet avenir qui m\u2019int\u00e9resse toujours plus que le pass\u00e9. Je d\u00e9partage mal les possibles de l\u2019impossible, le personnel de l\u2019impersonnel, les complexes dus aux phases anciennes de notre histoire d\u2019un pr\u00e9sent unifi\u00e9 qui monte. Je crus reconna\u00eetre des fixations, des partis pris d\u00e9sastreux, mais quelle g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 inventive, quel train du tonnerre, quel feu d\u2019enfer, mon cher Claude (1020).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Si Borduas loue l\u2019inventivit\u00e9 de son ami, il s\u2019interroge toutefois sur sa posture politique. En effet, la pi\u00e8ce regorge d\u2019allusions \u00e0 la question nationale. Plusieurs r\u00e9pliques telles que \u00ab\u00a0Le British est le vilain\u00a0\u00bb (Gauvreau 1977\u00a0: 785) ou encore \u00ab\u00a0La vie des coloniaux est une vie infernale\u00a0!!!\u00a0\u00bb (783) renvoient \u00e0 la colonisation du Qu\u00e9bec par l\u2019Empire britannique tandis que d\u2019autres comme \u00ab\u00a0C\u2019est lui Maur\u00eaze Deypliss\u00e9yion qui m\u2019a vendue \u00e0 l\u2019Angleterre\u00a0\u00bb (832) d\u00e9noncent explicitement la politique \u00e9conomique du gouvernement Duplessis. La r\u00e9ponse de Gauvreau ne se fait pas attendre, trois jours plus tard, soit le 6 novembre 1958, il \u00e9crit \u00ab\u00a0Je ne crois pas d\u00e9fendre quelque pass\u00e9 que ce soit. Avec fi\u00e8vre j\u2019ai montr\u00e9 le n\u00e9gatif \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du positif. Tant pis pour ceux qui ne s\u2019y retrouvent pas\u00a0!\u00a0\u00bb (Gauvreau 2002\u00a0: 204-206) Quelques mois apr\u00e8s, il pr\u00e9cise sa pens\u00e9e et ajoute\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Le pr\u00e9sent contient le pass\u00e9, il est bon de s\u2019en souvenir. Mais ce n\u2019est pas pour affirmer le respect du pass\u00e9 que les quelques citations ont \u00e9t\u00e9 incluses dans ma lettre pr\u00e9c\u00e9dente. Ces phrases me semblaient et me semblent des \u00e9l\u00e9ments \u00e9thiques d\u2019une pens\u00e9e r\u00e9volutionnaire qui sont loin d\u2019avoir \u00e9puis\u00e9 leur actualit\u00e9 (210-215).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\"><em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> ravive entre Gauvreau et Borduas une vieille querelle au sujet du sentiment national qui remonte au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950. Pour Borduas, il conviendrait de cesser d\u2019\u00e9voquer \u00ab\u00a0ces faits anciens\u00a0\u00bb (Borduas\u00a01997\u00a0:\u00a01025), soit la dualit\u00e9 qui oppose les communaut\u00e9s anglo&shy;phones et francophones du Canada afin de reconnaitre l\u2019existence d\u2019une \u00ab\u00a0unit\u00e9 <span class=\"no-hyphens\">ethnique<\/span>\u00a0\u00bb (1026) et \u00ab\u00a0psychique canadienne\u00a0\u00bb (1027). Gauvreau attribue cette position \u00e0 une \u00e9volution \u00ab\u00a0vers un nationalisme canadien\u00a0\u00bb \u00e0 mettre sur le compte du \u00ab\u00a0mal du pays\u00a0\u00bb (Gauvreau 2002\u00a0:\u00a0206-210), le peintre ayant quitt\u00e9 le Qu\u00e9bec pour les \u00c9tats-Unis en 1953 puis pour la France en 1955, suite au scandale provoqu\u00e9 par la parution de <em>Refus global<\/em>. L'inqui\u00e9tude de Gauvreau vis-\u00e0-vis de la posture de Borduas est compr\u00e9hensible. Cependant, Borduas ne cherche pas \u00e0 justifier un sentiment national canadien\u00a0; il exprime plut\u00f4t sa lassitude face au ressassement du mythe du Canada fran\u00e7ais, qu'il consid\u00e8re comme un obstacle au d\u00e9veloppement d'un art canadien capable de s'\u00e9panouir en dehors des r\u00e9f\u00e9rences politiques et culturelles. Selon lui, \u00ab\u00a0[t]ant que les plus dou\u00e9s n'iront pas au-del\u00e0 de certains pr\u00e9jug\u00e9s nous ne serons int\u00e9ressants qu'entre nous\u00a0\u00bb (Borduas\u00a01997\u00a0:\u00a01027). Gauvreau adh\u00e8re \u00e0 ce dernier point. Cependant le postulat d\u2019une unit\u00e9 canadienne, qu\u2019elle soit <em>ethnique<\/em> ou <em>psychique<\/em>, lui apparait g\u00eanant. Dans sa lettre du 10 janvier 1959, il \u00e9crit \u00e0 Borduas\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">M\u00eame au temps lointain o\u00f9 j\u2019\u00e9tais Bloc Populaire, je ne pouvais d\u00e9j\u00e0 pas conce&shy;voir que le terme de \u00ab\u00a0Canadien\u00a0\u00bb n\u2019\u00e9tait applicable qu\u2019aux seules personnes de langue fran\u00e7aise\u00a0; ces pr\u00e9occupations-l\u00e0 (quelle qu\u2019en soit la solution pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e) me semblent vraiment archa\u00efques. Les fronti\u00e8res g\u00e9ographiques sont \u00e0 un degr\u00e9 moyen sans utilit\u00e9 pour moi pr\u00e9sentement\u00a0[\u2026]. Leur disparition d\u00e9finitive m\u2019appara\u00eet d\u2019ailleurs comme souhaitable (\u00ab\u00a0One\u00a0<em>Big World\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0: voil\u00e0 un programme sympathique sur lequel je ne peux rien et dont j\u2019esp\u00e8re que ceux qui y peuvent quelque chose s\u2019occu&shy;peront). Je ne veux pas des cat\u00e9gories, je veux une harmonie dynamique (au moins pens\u00e9e) avec tous les sensibles particuliers (206-210).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u2019\u00e9criture de la pi\u00e8ce ayant \u00e9t\u00e9 achev\u00e9e quelques mois plus t\u00f4t, il n\u2019est pas certain que la querelle autour de l\u2019apparent nationalisme de Borduas ait contribu\u00e9 \u00e0 modifier drastiquement le contenu de la pi\u00e8ce. N\u00e9anmoins, la r\u00e9flexion dont fait part Gauvreau dans cette derni\u00e8re lettre apporte un \u00e9clairage int\u00e9ressant \u00e0 la fa\u00e7on dont s\u2019articule le rapport entre langue, identit\u00e9 et territoire dans <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Il faut effectivement noter que pour le dramaturge, l\u2019identit\u00e9 canadienne, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u00e9b\u00e9coise, ne peut ni se d\u00e9finir par le seul usage de la langue fran\u00e7aise, ni par un rattachement au territoire et encore moins par une <em>unit\u00e9 ethnique<\/em>. La correspondance entre Gauvreau et Borduas ne contient cependant pas plus de pr\u00e9cision sur ce qui constituerait le fondement d\u2019une identit\u00e9 canadienne ou en quoi consisterait une application correcte du terme \u00ab\u00a0Canadien\u00a0\u00bb pour le dramaturge. Le choix du terme \u00ab\u00a0Canadien\u00a0\u00bb est par ailleurs lui-m\u00eame parlant. En effet, le substantif a d\u00e9sign\u00e9 \u00ab\u00a0historiquement les colons de Nouvelle-France et leur descendance\u00a0\u00bb et a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9, au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, par l\u2019appellation Canadien fran\u00e7ais qui d\u00e9signe quant \u00e0 elle \u00ab un francophone du Canada, par opposition \u00e0 Canadien anglais \u00bb (Quirion, Chiasson &amp; Charron 2017\u00a0:\u00a0150). Cette appellation sera elle aussi progressivement d\u00e9laiss\u00e9e au profit du terme \u00ab\u00a0Qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb, afin de marquer une \u00ab\u00a0rupture significative avec les autres collectivit\u00e9s francophones du pays et avec la communaut\u00e9 anglophone\u00a0\u00bb (150). Si le terme \u00ab\u00a0Qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb se g\u00e9n\u00e9ralise \u00e0 compter de 1968, il faut toutefois signaler qu\u2019il coexiste avec l\u2019appellation \u00ab\u00a0Canadien fran\u00e7ais\u00a0\u00bb avant cette date et n\u2019est privil\u00e9gi\u00e9 qu\u2019\u00e0 compter de 1959. Comme le soulignent Jean Quirion, Guy Chiasson et Marc Charron dans leur article \u00ab\u00a0Des canadiens fran\u00e7ais aux qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0: se nommer \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du territoire\u00a0?\u00a0\u00bb, cette \u00e9volution linguistique est \u00ab\u00a0intimement associ\u00e9e \u00e0 la mise en discours progressive de l\u2019identit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise\u00a0\u00bb et marque le passage d\u2019une identit\u00e9 qu\u2019on qualifie de \u00ab\u00a0canadienne-fran\u00e7aise\u00a0\u00bb \u00e0 une identit\u00e9 proprement \u00ab\u00a0qu\u00e9b\u00e9coise\u00a0\u00bb li\u00e9e \u00e0 une \u00ab\u00a0territorialisation de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb (145). Celle-ci implique une \u00ab\u00a0red\u00e9finition des fronti\u00e8res m\u00eames \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur desquelles se d\u00e9veloppe et finit par se cristalliser cette identit\u00e9\u00a0\u00bb (144). Si le nationalisme canadien-fran\u00e7ais renvoyait au Canada fran\u00e7ais, qui englobe non seulement les francophones de la province du Qu\u00e9bec mais \u00e9galement ceux des autres provinces comme ceux ayant \u00e9migr\u00e9 aux \u00c9tats-Unis, et n\u2019avait donc pas vraiment \u00ab\u00a0d\u2019assise territoriale\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0[l]\u2019identit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise, quant \u00e0 elle, suppose par d\u00e9finition un recentrement du projet national sur les fronti\u00e8res de l\u2019\u00c9tat qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb, conduisant \u00ab\u00a0implicitement \u00e0 une rupture avec tous les francophones de l\u2019ext\u00e9rieur du Qu\u00e9bec\u00a0\u00bb (144). Ainsi, comme l\u2019\u00e9crit Yves Frenette (1998\u00a0:\u00a0168), cit\u00e9 par Jean Quirion, Guy Chiasson et Marc Charron\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Le territoire physique occup\u00e9 par l\u2019\u00c9tat du Qu\u00e9bec se confond d\u00e9sormais avec le territoire mental de la nation, qui se traduit par un \u00ab\u00a0nous les Qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb dont sont plus ou moins exclus les francophones vivant \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du Qu\u00e9bec, per\u00e7us comme appartenant \u00e0 une autre zone, canadienne ou am\u00e9ricaine, donc \u00e0 un gouvernement \u00e9tranger.<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Ce recentrement du projet national semble en partie responsable de la r\u00e9ticence de Gauvreau \u00e0 employer le terme \u00ab\u00a0Qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb, qu\u2019il n\u2019adoptera qu\u2019\u00e0 partir des ann\u00e9es 1970. Ceci n\u2019entra\u00eene n\u00e9anmoins aucun changement dans sa position politique. Dans un texte intitul\u00e9 <em>R\u00e9flexions d\u2019un dramaturge d\u00e9butant<\/em> (1970), dans lequel on ne trouve aucune mention du terme \u00ab\u00a0canadien\u00a0\u00bb contre six occurrences du terme \u00ab\u00a0qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb, le dramaturge affirme sans d\u00e9tour que \u00ab\u00a0la valorisation prioritaire du r\u00e9gionalisme isolationniste est tout \u00e0 fait niaise\u00a0\u00bb (Gauvreau 1978\u00a0: 30). Il faut toutefois pr\u00e9ciser que ce propos se pr\u00e9sente comme la conclusion d\u2019une r\u00e9flexion plus large sur la nature de la langue parl\u00e9e au Qu\u00e9bec. Gauvreau d\u00e9nonce les politiques linguistiques visant \u00e0 la standardisation de la langue et \u00e0 la suppression de ses sp\u00e9cificit\u00e9s culturelles, notamment certaines formes d\u2019argot, qui auraient tendance \u00e0 nuire \u00e0 l\u2019affirmation d\u2019une identit\u00e9 collective uniforme. Outil d\u2019homog\u00e9n\u00e9isation du territoire et d\u2019expression de la nation, en ce qu\u2019elle renforce un sentiment d\u2019appartenance, la langue participe ainsi du d\u00e9veloppement de ce que Benedict Anderson qualifie de \u00ab\u00a0communaut\u00e9 imagin\u00e9e\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0une communaut\u00e9 politique imaginaire, et imagin\u00e9e comme intrins\u00e8quement limit\u00e9e et souveraine\u00a0\u00bb (Anderson 1996\u00a0: 19-20). Or, pour le dramaturge, l\u2019affirmation d\u2019une identit\u00e9 collective reviendrait \u00e0 effacer la singularit\u00e9 de chaque individu, et par la m\u00eame occasion, causer l\u2019appauvrissement culturel \u00ab\u00a0d'une nation acc\u00e9dant enfin \u00e0 la maturit\u00e9\u00a0\u00bb (Gauvreau 1978\u00a0: 26). \u00c0 ce sujet, l\u2019un des dialogues de <em>Le Rose Enfer des animaux <\/em>est particuli\u00e8rement parlant\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Ars\u00e8ne de Haucauman\u00a0\u2013 Et l'identit\u00e9\u00a0? Qu'est-ce que cela veut dire\u00a0?\r\nPrescott Diebulian\u00a0\u2013 Cela veut dire que, par un comportement vu, deux attitudes se confondent au point que deux \u00eatres distincts se mettent dans le m\u00eame sac spontan\u00e9ment (Gauvreau 1977\u00a0: 811).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Une fois de plus, ce propos semble faire \u00e9cho aux \u00e9changes entre Borduas et Gauvreau. L\u2019affirmation d\u2019une identit\u00e9 commune, qu\u2019elle soit canadienne ou qu\u00e9b\u00e9coise, nuit \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement des \u00eatres singuliers. <em>R\u00e9flexions d\u2019un dramaturge d\u00e9butant <\/em>confirme cette id\u00e9e, dans la mesure o\u00f9 Gauvreau y annonce\u00a0: \u00ab\u00a0[u]ne civilisation exemplaire m'en semble une qui permettrait \u00e0 une infinit\u00e9 d'unicit\u00e9s sans pr\u00e9c\u00e9dent et sans \u00e9quivalent de na\u00eetre et de prolif\u00e9rer\u00a0\u00bb (Gauvreau 1978\u00a0: 27). Dans cette perspective, il s\u2019agit moins de se rassembler autour d\u2019une identit\u00e9 commune qui serait le fondement d\u2019une communaut\u00e9 nationale que de pr\u00f4ner une d\u00e9marche visant \u00e0 nourrir une r\u00e9flexion sur le commun, c\u2019est-\u00e0-dire la \u00ab\u00a0volont\u00e9 et [la] capacit\u00e9 d\u2019agir ensemble qui ont comme\u00a0<em>effet<\/em> la constitution d\u2019une communaut\u00e9 d\u2019action ou de production\u00a0\u00bb (Laval 2016). C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce changement d\u2019optique sur la question nationale qui oriente notre lecture de <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>.<\/p>\r\n\r\n<h1><strong>3 Imaginer l\u2019espace du commun <\/strong><\/h1>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Dans la mesure o\u00f9 l\u2019\u00e9dification d\u2019une identit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise se traduit dans le discours par une red\u00e9finition des fronti\u00e8res \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur desquelles elle se d\u00e9veloppe, l\u2019analyse du traitement de la question de l\u2019identit\u00e9 territoriale dans <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> s\u2019av\u00e8re particuli\u00e8rement int\u00e9ressante. Contraire&shy;ment aux autres pi\u00e8ces de Gauvreau, qui ne comportent que peu, voire aucune allusion \u00e0 un espace r\u00e9f\u00e9rentiel, <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> propose un \u00e9clairage privil\u00e9gi\u00e9 sur la vision du dramaturge en regard de cette question. En effet, la pi\u00e8ce comporte un nombre impressionnant de topo&shy;nymes, soit environ une cinquantaine de noms de villes, de communes, d\u2019\u00eeles, de quartiers, de rues, de places ou encore de sites arch\u00e9ologiques du continent am\u00e9ricain, europ\u00e9en, asiatique et africain. Les didascalies initiales <span class=\"no-hyphens\">placent<\/span> n\u00e9anmoins l\u2019action dans un lieu flottant, soit \u00ab\u00a0un palais et son jardin attenant\u00a0\u00bb. Seuls les arbres ont \u00ab\u00a0quelque chose de gr\u00e9co-romain dans la forme\u00a0\u00bb (Gauvreau 1977\u00a0: 759). Sur cette cinquantaine de toponymes, deux seulement apparaissent en didascalies soit, \u00ab\u00a0la rue Kungsgatan \u00e0 Stockholm\u00a0\u00bb (817) et \u00ab\u00a0Puerco &amp; Torrejon\u00a0\u00bb (810), ces derniers \u00e9tant deux forma&shy;tions g\u00e9ologiques du nord-ouest am\u00e9ricain. Il s\u2019agit ici moins de favoriser une identification territoriale qui s\u2019appuierait sur une cartographie r\u00e9aliste du monde que de faire de la g\u00e9ographie un objet de discours qui vient nourrir les r\u00e9pliques des personnages. Le dramaturge favorise une approche cultu&shy;relle du fait g\u00e9ographique au d\u00e9triment de l\u2019approche structurelle, traditionnellement privil\u00e9gi\u00e9e par les g\u00e9ographes. Or comme l\u2019explique Jo\u00ebl Bonnemaison, dans son article \u00ab\u00a0Voyage autour du territoire\u00a0\u00bb (1981\u00a0: 257),<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u2019espace culturel est un espace symbolique charg\u00e9 d\u2019affectivit\u00e9 et de significations\u00a0:\u00a0dans son expression la plus forte, il devient un territoire-sanctuaire, c\u2019est-\u00e0-dire un espace de communion avec un ensemble de signes et de valeurs. L\u2019 id\u00e9e de territoire devient alors associ\u00e9e \u00e0 celle de repliement et de conservation culturelle.<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Contrairement \u00e0 l\u2019espace g\u00e9ographique, c\u2019est-\u00e0-dire une \u00e9tendue terrestre concr\u00e8te, le territoire \u00ab\u00a0fait appel \u00e0 tout ce qui dans l\u2019homme se d\u00e9robe au discours scientifique et fr\u00f4le l\u2019irrationnel\u00a0:\u00a0il est v\u00e9cu, affectivit\u00e9 [et] subjectivit\u00e9\u00a0\u00bb (261). En effet, dans <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>, plusieurs des lieux mentionn\u00e9s par les personnages semblent marqu\u00e9s par un fort degr\u00e9 d\u2019affectivit\u00e9, en particulier lorsque ceux-ci appartiennent au paysage urbain montr\u00e9alais\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Andr\u00e9a Lila\u00a0\u2013 La Place d'Armes \u00e0 cela\u00a0?\r\nDomitien d\u2019Olmansay\u00a0\u2013 Un point de rep\u00e8re. De repaire (Gauvreau 1977\u00a0: 787).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Situ\u00e9e dans le quartier historique du Vieux-Montr\u00e9al, la Place d\u2019Armes est l\u2019une des plus anciennes places publiques de la ville, que l\u2019un des personnages qualifie de point de rep\u00e8re. Loin d\u2019\u00eatre anodin, ce qualificatif renvoie \u00e0 la fois \u00e0 la fonction d\u2019orientation attribu\u00e9e au lieu, mais \u00e9galement \u00e0 sa fonction symbolique, dans la mesure o\u00f9 il rel\u00e8ve d\u2019une actualisation subjective par l\u2019individu. Le glissement s\u00e9mantique qui s\u2019op\u00e8re par jeu d\u2019homophonie souligne bien la fa\u00e7on dont l\u2019identit\u00e9 territoriale s\u2019organise autour de rep\u00e8res spatiaux. La Place d\u2019Armes n\u2019est plus d\u00e9peinte comme un simple rep\u00e8re spatial mais comme un abri voire un refuge, ce qui tend \u00e0 mettre en \u00e9vidence le lien qui s\u2019\u00e9tablit entre l\u2019individu et le paysage per\u00e7u comme territoire.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Un degr\u00e9 d\u2019affectivit\u00e9 similaire est exprim\u00e9 dans la r\u00e9plique \u00ab\u00a0Elle ne r\u00eave qu'aux paysages de l'avenue Laval ; elle a vu le parc et elle s'en est impr\u00e9gn\u00e9 le c\u0153ur\u00a0\u00bb (801). L\u2019avenue Laval traverse l\u2019arrondissement du Plateau-Mont-Royal et constitue l\u2019une des voies d\u2019acc\u00e8s au parc du carr\u00e9 Saint-Louis, un lieu embl\u00e9matique montr\u00e9alais[footnote]Fait r\u00e9v\u00e9lateur de la valeur symbolique accord\u00e9e \u00e0 ce haut lieu du patrimoine cultu&shy;rel montr\u00e9alais, le carr\u00e9 Saint-Louis a justement \u00e9t\u00e9 choisi par les \u00e9crivaines et \u00e9crivains du Qu\u00e9bec de l\u2019UNEQ comme sujet d\u2019exposition pr\u00e9sent\u00e9 par Qu\u00e9bec \u00c9dition au Salon du livre de Gen\u00e8ve en 2017. Les visiteurs ont \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s \u00e0 visiter ce lieu, notamment la maison d\u2019\u00c9mile Nelligan ou encore celle de G\u00e9rald Godin et de Pauline Julien, \u00e0 travers une exposition immersive sc\u00e9nographi\u00e9e par La Camaraderie.[\/footnote], en bordure duquel ont r\u00e9sid\u00e9 de nombreux \u00e9crivains qu\u00e9b\u00e9cois dont \u00c9mile Nelligan, Gaston Miron ou encore Claude Gauvreau lui-m\u00eame. Le carr\u00e9 Saint-Louis comme la Place d\u2019Armes est \u00e0 plusieurs \u00e9gards assimilable \u00e0 ce que Jo\u00ebl Bonnemaison qualifie de \u00ab\u00a0g\u00e9osymbole\u00a0\u00bb, soit un espace symbolique, \u00ab\u00a0un lieu, un itin\u00e9raire, un espace, qui prend aux yeux des peuples et des groupes ethniques, une dimension symbolique et culturelle, o\u00f9 s'enracinent leurs valeurs et se conforte leur identit\u00e9\u00a0\u00bb (Bonnemaison 1981\u00a0: 249). Une telle perspective semble \u00e0 premi\u00e8re vue entrer en contradiction avec l\u2019objectif de Gauvreau, lequel ne cherche pas \u00e0 conforter un sentiment d\u2019identification territoriale, bien au contraire. En effet, la derni\u00e8re r\u00e9plique est suivie de la r\u00e9ponse d\u2019un personnage, soit \u00ab\u00a0C'est \u00e0 l'Italie qu'elle pense quand elle interroge dans son idiome les femmes et les jeunes filles corses ; \u00e0 elle encore devant les horizons de Provence\u00a0\u00bb (Gauvreau 1977\u00a0: 801). Le sujet des deux r\u00e9pliques est un myst\u00e9rieux \u00ab\u00a0elle\u00a0\u00bb qu\u2019il est impossible d\u2019identifier en l\u2019absence d\u2019un ant\u00e9c\u00e9dent clair. S\u2019il peut s\u2019agir d\u2019une seule ou bien de plusieurs entit\u00e9s distinctes, la r\u00e9p\u00e9tition du pronom entra\u00eene une forme de t\u00e9lescopage entre l\u2019Italie et le carr\u00e9 Saint-Louis. En d\u00e9pit de leur absence de similitude sur le plan de l\u2019espace structural ou objectif, ils coexistent sur le plan de l\u2019espace culturel ou subjectif dans la mesure o\u00f9, \u00e0 \u00e9chelle respective, l\u2019Italie comme le carr\u00e9 Saint-Louis occupent une place de choix dans l\u2019imaginaire litt\u00e9raire. Comme \u00ab\u00a0elle\u00a0\u00bb, le spectateur est invit\u00e9 \u00e0 conjuguer ces deux espaces \u00e0 priori inconciliables et \u00e0 s\u2019interroger sur la fa\u00e7on dont la litt\u00e9rature modifie sa perception des lieux.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Pour Gauvreau, l\u2019espace est \u00e0 envisager comme le produit d\u2019une construction mentale collective. Il \u00e9merge \u00e0 la confluence de ses diff\u00e9rentes repr\u00e9sentations, qu\u2019elles soient autochtones ou allog\u00e8nes, et \u00e9chappe, dans cette perspective, \u00e0 la logique du territoire. Il est donc int\u00e9ressant de noter que plusieurs des lieux \u00e9voqu\u00e9s dans la pi\u00e8ce apparaissent, explicitement ou implicitement, au sein de citations comme c\u2019est le cas dans l\u2019exemple suivant\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Domitien d\u2019Olmansay \u2014 \u00ab\u00a0De grands chevaux de pourpre erraient, sanguinolents, Par les c\u00e9lestes turfs, et je tenais, tremblants, Tes doigts entre mes mains, comme un nid d\u2019oiseaux blancs.\u00a0\u00bb [\u2026]\r\nPrescott Diebulian \u2014 R\u00e9miniscence\u2026\r\nErthulia Gohiaz \u2014 \u2026 de Nelligan (Gauvreau 1977\u00a0: 764-765).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Le personnage cite un extrait du po\u00e8me \u00ab\u00a0Jardin sentimental\u00a0\u00bb d\u2019\u00c9mile Nelligan. S\u2019il n\u2019est explicitement question d\u2019aucun lieu, les spectateurs familiers de l\u2019\u0153uvre de ce po\u00e8te qu\u00e9b\u00e9cois ne sont pas sans savoir qu\u2019il est ici question d\u2019une r\u00eaverie d\u00e9clench\u00e9e par le souvenir d\u2019une maison, qui n\u2019est autre que celle de Nelligan, situ\u00e9e sur l\u2019avenue Laval. Le carr\u00e9 Saint-Louis, comme les autres lieux dont il est question dans <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>, \u00e9chappe \u00e0 toute logique de propri\u00e9t\u00e9. Il se con\u00e7oit plut\u00f4t comme la somme des images produites par une vari\u00e9t\u00e9 de subjectivit\u00e9s, parmi lesquelles tout spectateur qui souhaiterait participer \u00e0 l\u2019entreprise, et devient d\u00e8s lors, un v\u00e9ritable bien commun.<\/p>\r\n\r\n<h1><strong>4 La langue\u00a0: un bien commun cr\u00e9atif <\/strong><\/h1>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Si elle \u00e9tait initialement envisag\u00e9e comme un outil d\u2019homog\u00e9n\u00e9isation du territoire, la langue refuse de se pr\u00e9senter comme un ensemble monolithique d\u00e8s le moment o\u00f9 l\u2019espace cesse d\u2019\u00e9pouser les contours de la nation. En effet, le recours \u00e0 l\u2019intertexte n\u2019a pas pour unique vocation de ren\u00e9gocier l\u2019approche de l\u2019espace, il permet \u00e9galement de souligner que, comme ce dernier \u00ab\u00a0\u201cla langue\u201d est toujours d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9e par d\u2019autres et fondamentalement partag\u00e9e\u00a0\u00bb (Suchet 2014\u00a0: 159). Dans <em>R\u00e9flexions d\u2019un dramaturge d\u00e9butant<\/em>, Gauvreau exprime sa position en regard de la langue parl\u00e9e au Qu\u00e9bec\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Qu\u00e9b\u00e9cois lib\u00e9r\u00e9s ou lib\u00e9rables bient\u00f4t, nous avons autant le droit de fournir notre apport cr\u00e9ateur particulier au fran\u00e7ais dit universel que les Etats-Uniens lib\u00e9r\u00e9s ont fourni et fournissent le leur \u00e0 l'anglais dit universel; cet apport peut s'imposer mondialement, entre autres, par la production d'\u0153uvres cr\u00e9atrices concurrentielles qualitativement au niveau international (Gauvreau 1978\u00a0: 30).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"font-weight: 400\"><em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> constitue \u00e0 certains \u00e9gards une mise en \u0153uvre du projet gauvr\u00e9en. Contrairement aux autres pi\u00e8ces du dramaturge, on y trouve un grand nombre de qu\u00e9b\u00e9cismes comme \u00ab\u00a0tuque\u00a0\u00bb (Gauvreau 1977\u00a0: 763), ou encore des sacres comme <em>\u00ab\u00a0<\/em>ciboires<em>\u00a0<\/em>\u00bb (821) ou<em> \u00ab\u00a0<\/em>un hostie de coup de poing<em>\u00a0<\/em>\u00bb (775)<em>.<\/em> N\u00e9anmoins, les personnages emploient \u00e9galement d\u2019autres variations diatopiques telles que l\u2019helv\u00e9tisme \u00ab\u00a0Ch\u00e2ble\u00a0\u00bb (800) ou le francisme \u00ab\u00a0con\u00a0\u00bb (797), relativement inusit\u00e9 au Qu\u00e9bec avant les ann\u00e9es 1960. La langue fran\u00e7aise est ainsi moins pr\u00e9sent\u00e9e comme un ensemble homog\u00e8ne que comme un continuum linguistique. Plus encore, le dramaturge s\u2019att\u00e8le \u00e0 employer certains termes d\u00e9suets, dont \u00ab\u00a0Aumaille\u00a0\u00bb (772), \u00ab\u00a0Houssage\u00a0\u00bb (833) ou \u00ab\u00a0Mazagran\u00a0\u00bb (789) mais aussi des locutions latines telles que <em>\u00ab\u00a0Jucomditas Crucis<\/em>\u00a0\u00bb (812)<em>.<\/em> \u00c0 ces variations diachroniques s\u2019ajoutent \u00e9galement des variations diastratiques dans la mesure o\u00f9 les personnages emploient de nombreux termes techniques utilis\u00e9s en botanique (\u00ab\u00a0Amplexicaule\u00a0\u00bb) (783), en zoologie (\u00ab\u00a0Lucifuge\u00a0\u00bb) (790), en m\u00e9decine (\u00ab\u00a0Exophtalmique\u00a0\u00bb) (833), en g\u00e9ologie (\u00ab\u00a0Nummulitique\u00a0\u00bb) (783), en droit (\u00ab\u00a0Nuncupatif\u00a0\u00bb) (776) ou encore en g\u00e9om\u00e9trie (\u00ab\u00a0Obtusangle\u00a0\u00bb) (809). N\u00e9anmoins, ils font \u00e9galement usage d\u2019une langue plus populaire comme en t\u00e9moigne la pr\u00e9sence des nombreux sacres et jurons d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9s plus haut ou bien d\u2019expressions argotiques telles que \u00ab\u00a0Chinage\u00a0\u00bb (782) ou \u00ab\u00a0bouif\u00a0\u00bb (802). Ainsi, comme l\u2019\u00e9crit Myriam Suchet \u00e0 propos d\u2019une \u0153uvre issue de son propre corpus, Gauvreau quitte \u00ab\u00a0le r\u00e9f\u00e9rentiel norm\u00e9 du \u201cstandard\u201d pour un relativisme absolu o\u00f9 il n\u2019y a plus de d\u00e9viances ni de variantes mais seulement des variations inh\u00e9rentes. Tandis qu\u2019une \u201cvariante\u201d n\u2019existe que par rapport \u00e0 un \u201cinvariant\u201d, la \u201cvariation\u201d est lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019\u00e9talon de la norme\u00a0\u00bb (SUCHET 2014\u00a0:\u00a0114). Si Gauvreau n\u2019est pas l\u2019unique dramaturge \u00e0 proposer une r\u00e9flexion sur l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de la langue fran\u00e7aise, il faut toutefois noter que ses contemporains ont plus g\u00e9n\u00e9ralement une approche mim\u00e9tique de la parole sc\u00e9nique. En effet, dans son discours \u00ab\u00a0Pour un th\u00e9\u00e2tre national et populaire\u00a0\u00bb, le dramaturge Gratien G\u00e9linas expose sa vision du th\u00e9\u00e2tre qui selon lui \u00ab\u00a0sera toujours d\u2019abord et avant tout national, puisqu\u2019il est forc\u00e9ment limit\u00e9 par sa langue\u00a0\u00bb (G\u00e9linas 1949). Ce discours, qui annonce l\u2019av\u00e8nement de la p\u00e9riode r\u00e9aliste du th\u00e9\u00e2tre qu\u00e9b\u00e9cois, encourage les dramaturges \u00e0 produire des pi\u00e8ces dans lesquelles la langue assurerait une fonction sp\u00e9culaire. Il s\u2019agit ainsi de permettre au spectateur d\u2019entendre sur sc\u00e8ne une langue authentiquement qu\u00e9b\u00e9coise, qui assumerait pleinement sa diff\u00e9rence avec le r\u00e9f\u00e9rentiel norm\u00e9 du \u00ab\u00a0standard\u00a0\u00bb. Gauvreau s\u2019oppose cependant fermement \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique r\u00e9aliste dans la mesure o\u00f9 celle-ci contribuerait \u00e0 faire du th\u00e9\u00e2tre qu\u00e9b\u00e9cois un art strictement r\u00e9gional. Le recours \u00e0 la sp\u00e9cificit\u00e9 linguistique qu\u00e9b\u00e9coise n\u2019aurait donc de sens qu\u2019\u00e0 la seule condition de venir nourrir le \u00ab\u00a0fran\u00e7ais dit universel\u00a0\u00bb (Gauvreau 1978\u00a0: 30). Dans cette perspective, la langue est envisag\u00e9e comme un bien commun cr\u00e9atif dans la mesure o\u00f9 chaque locuteur est en mesure de participer \u00e0 l\u2019enrichissement de la langue.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Le fran\u00e7ais employ\u00e9 dans <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> est marqu\u00e9 par l\u2019emploi de nombreux n\u00e9ologismes qui constituent par ailleurs le fondement de la langue po\u00e9tique employ\u00e9e par le dramaturge : l\u2019explor\u00e9en. S\u2019il n\u2019est pas ais\u00e9 de d\u00e9finir en quelques mots ce projet po\u00e9tique de grande envergure, il convient tout de m\u00eame de souligner que l\u2019explor\u00e9en n\u2019est pas une langue distincte du fran\u00e7ais dans la mesure o\u00f9 elle en constitue plut\u00f4t le prolongement. Fran\u00e7ais courant et explor\u00e9en se comprennent ainsi comme deux p\u00f4les d\u2019un m\u00eame continuum linguistique. Dans sa correspondance avec Jean-Claude Dussault, qui se pr\u00e9sente \u00e0 plusieurs \u00e9gards comme un v\u00e9ritable art po\u00e9tique, Gauvreau explique que sa po\u00e9sie repose sur l\u2019image, qu\u2019il d\u00e9finit comme \u00ab la mise en confrontation de n'importe quels \u00e9l\u00e9ments verbaux : syllabe, mot abstrait, mot concret, lettre, son, etc \u00bb (Gauvreau &amp; Dussault 1993 : 293). Parmi les quatre types d\u2019images qu\u2019il distingue, \u00ab l\u2019image transfigurante \u00bb (297) apporte un \u00e9clairage int\u00e9ressant sur <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>. Gauvreau la pr\u00e9sente comme un \u00e9quivalent aux mots valises et en emploie un certain nombre dans la pi\u00e8ce, dont \u00ab\u00a0Hirudiculte\u00a0\u00bb (Gauvreau 1977\u00a0: 771), qui semble \u00eatre un m\u00e9lange entre hirondelle, ridicule, \u00e9rudit et culture mais aussi \u00ab\u00a0\u00c9pormyablement\u00a0\u00bb (829), un terme cr\u00e9\u00e9 sur la base d\u2019\u00e9poustouflant et incroyable, et qui apparait par ailleurs dans le titre d\u2019une autre pi\u00e8ce du dramaturge, <em>La Charge de l\u2019orignal \u00e9pormyable<\/em>. Un autre exemple serait \u00ab\u00a0Cistercitron\u00a0\u00bb (807), qui semble \u00eatre un amalgame de \u00ab\u00a0sister\u00a0\u00bb, citron et de Cic\u00e9ron. Or il convient de noter que le dramaturge s\u2019appuie ici sur un idiome \u00e9tranger, soit l\u2019anglais, pour former cette image. De mani\u00e8re similaire, il cr\u00e9e le terme \u00ab\u00a0Tomahawk\u00e9e\u00a0\u00bb (836) issu de la transformation du substantif algonquin \u00ab\u00a0tomahawk\u00a0\u00bb en participe pass\u00e9 fran\u00e7ais gr\u00e2ce \u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 de d\u00e9rivation exocentrique. L\u2019incorporation d\u2019idiomes \u00e9trangers \u00e0 la langue po\u00e9tique explor\u00e9enne permet d\u2019int\u00e9grer ces derniers \u00e0 un continuum linguistique plus vaste qui serait celui du fran\u00e7ais, ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, celui d\u2019une langue universelle, \u00e9tant donn\u00e9 que pour les personnages\u00a0: \u00ab\u00a0Le bilinguisme est pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 l'unilinguisme et toute langue universelle est une possibilit\u00e9 flagrante d'authenticit\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb (827). Bien que l\u2019on puisse d\u2019embl\u00e9e discuter des limites de cette d\u00e9marche, en particulier en regard de la question autochtone et de la disparition des langues provoqu\u00e9e par l\u2019imp\u00e9rialisme linguistique, il faut toutefois souligner que la seule mention d\u2019un idiome autochtone dans une pi\u00e8ce dat\u00e9e de 1958 est tout \u00e0 fait insolite. Cependant, il est ici moins question d\u2019universalisme, entendu comme un d\u00e9sir d\u2019uniformisation, que d\u2019universalit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire ce qui concerne le monde entier et donc le commun. De fait, pour les personnages, \u00ab\u00a0Tous les langages sont authentiques. Chaque \u00eatre est un langage. Chaque langage ambitieux est respectable et digne d\u2019amour\u00a0\u00bb (827). Dans cette perspective, l\u2019universel tel qu\u2019il est pr\u00e9sent\u00e9 dans <em>Le Rose Enfer des animaux <\/em>semble venir pr\u00e9ciser la notion de bien commun. Il ne s\u2019agit pas de venir supplanter des langues pr\u00e9existantes par l\u2019instauration d\u2019une nouvelle langue universelle, mais d\u2019aborder chaque langue, incluant chacune de ses variantes, comme un r\u00e9seau d\u2019infinies possibilit\u00e9s po\u00e9tiques lesquelles servent d\u2019appui au travail cr\u00e9ateur. La langue, comme l\u2019espace, \u00e9chappe \u00e0 toute logique de propri\u00e9t\u00e9. Elle est la somme des images, pour reprendre le terme de Gauvreau et faire \u00e9cho \u00e0 notre propos pr\u00e9c\u00e9dent, produites par une vari\u00e9t\u00e9 de subjectivit\u00e9s.<\/p>\r\n<p style=\"font-weight: 400\">Contrairement \u00e0 ce que redoutait Borduas, Gauvreau est r\u00e9solument tourn\u00e9 vers l\u2019avenir. En effet, pour le dramaturge, il est moins question de s\u2019appesantir sur les \u00e9v\u00e9nements historiques ayant men\u00e9 \u00e0 une situation de demi-colonisation comme semble le penser le peintre, que de s\u2019interroger sur la cons\u00e9quence de ces \u00e9v\u00e9nements en regard du d\u00e9veloppement de la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise. Rapidement rel\u00e9gu\u00e9e au rang des litt\u00e9ratures dites mineures, cette derni\u00e8re se voit charg\u00e9e de produire une forme de solidarit\u00e9 active afin de pallier le manque de prise en charge de la question nationale par l\u2019\u00c9tat. Or, pour le dramaturge, un tel projet aurait pour cons\u00e9quence de r\u00e9duire la litt\u00e9rature produite au Qu\u00e9bec \u00e0 un art r\u00e9gionaliste repli\u00e9 sur lui-m\u00eame et \u00e0 renforcer une approche essentialiste de l\u2019identit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise. <em>Le Rose Enfer des animaux <\/em>se pr\u00e9sente ainsi comme une tentative de r\u00e9ponse au discours nationaliste, en ce qu\u2019il propose une alternative \u00e0 une conception de la communaut\u00e9 fond\u00e9e sur l\u2019effacement de la singularit\u00e9 de ceux qui la composent. Il serait ainsi moins question de se rassembler autour d\u2019une identit\u00e9 commune laquelle serait fond\u00e9e sur une identification territoriale et linguistique que de s\u2019interroger plus en profondeur sur ce qui constitue le fondement d\u2019une communaut\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire le bien commun. Dans cette perspective, Gauvreau opte pour une approche plus universelle de l\u2019espace et de la langue qu\u2019il propose d\u2019envisager comme le produit de constructions mentales collectives. Bien que ce mod\u00e8le de pens\u00e9e comporte un certain nombre de limites, en particulier en regard de la question autochtone, <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> engage son spectateur \u00e0 remettre en question la notion m\u00eame d\u2019identit\u00e9 nationale.<\/p>\r\n\r\n<h1 style=\"font-weight: 400\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/strong><\/h1>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Anderson, Benedict (1996 [1983]). <em>L\u2019Imaginaire national. R\u00e9flexions sur l\u2019origine et l\u2019essor du nationalisme<\/em>,\u00a0Paris, La D\u00e9couverte.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Bonnemaison, Jo\u00ebl (1981). \u00ab\u00a0Voyage autour du territoire\u00a0\u00bb, <em>L\u2019Espace g\u00e9ographique<\/em> 4, 249-262.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Borduas, Paul-\u00c9mile (1997). <em>\u00c9crits II. T2 (Correspondance 1954-1960)<\/em>, Montr\u00e9al, Presses de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Frenette, Yves (1998). <em>Br\u00e8ve histoire des Canadiens fran\u00e7ais<\/em>, Montr\u00e9al, Bor\u00e9al.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Gauvin, Lise (2000). <em>Langagement. L\u2019\u00e9crivain et la langue au Qu\u00e9bec<\/em>, Montr\u00e9al, Bor\u00e9al.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Gauvreau, Claude (1977). \u00abLe Rose Enfer des animaux [1958]\u00bb, in : Gauvreau, Claude, <em>\u0152uvres cr\u00e9atrices compl\u00e8tes<\/em>, Ottawa, \u00c9ditions Parti pris.<\/p>\r\nGauvreau, Claude (1978). \u00ab\u00a0R\u00e9flexions d\u2019un dramaturge d\u00e9butant\u00a0:\u00a01970\u00a0\u00bb, <em>Jeu <\/em>7, 20-37.\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Gauvreau, Claude (2002). <em>Lettres \u00e0 Paul-\u00c9mile Borduas<\/em>, Montr\u00e9al, Presses de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\r\nGauvreau, Claude &amp; Jean-Claude Dussault (1993). <em>Correspondance 1949-1950<\/em>, Montr\u00e9al, \u00c9ditions de l\u2019Hexagone.\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">G\u00e9linas, Gratien (1949). \u00ab Pour un th\u00e9\u00e2tre national et populaire \u00bb, in : &lt;<a href=\"https:\/\/www.biblisem.net\/etudes\/gelithea.htm\">https:\/\/www.biblisem.net\/etudes\/gelithea.htm<\/a>&gt; [07.04.2024].<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Laval, Christian (2016). \u00ab \u201cCommun\u201d et \u201ccommunaut\u00e9\u201d : un essai de clarification sociologique \u00bb, in : &lt;<a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/sociologies\/5677\">http:\/\/journals.openedition.org\/sociologies\/5677<\/a>&gt; [02.04.2024].<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Quirion, Jean, Guy Chiasson &amp; Marc Charron (2017). \u00ab Des canadiens fran\u00e7ais aux qu\u00e9b\u00e9cois : se nommer \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du territoire ? \u00bb, <em>Recherches sociographiques<\/em> 58 (1), 143-157.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Suchet, Myriam (2014). <em>L\u2019Imaginaire h\u00e9t\u00e9rolingue. Ce que nous apprennent les textes \u00e0 la crois\u00e9e des langues<\/em>, Paris, Classiques Garnier.<\/p>","rendered":"<h6>Universit\u00e9 de Montr\u00e9al \/ Universit\u00e9 de Bourgogne<\/h6>\n<p style=\"font-weight: 400\"><strong>Abstract:<\/strong> When it comes to exploring the interweaving of language and identity, Quebec literature offers a unique field of investigation. As in other so-called minor literatures, language here is profoundly shaped by a high degree of deterritorialization. During the Quiet Revolution in particular, the works of writers took on a role of collective expression, one that aimed to foster an active solidarity. For many, this entailed reinforcing the idea of a homogeneous Quebec community, defined both ethnically and linguistically. How&shy;ever, others felt this approach risked entrenching a narrow regionalism. This tension is especially evident in the case of poet and playwright Claude Gauvreau, who views artistic creation as a means to delve more deeply into the foundations of community\u2014namely, the common good.<br \/>\n<span style=\"color: #ffffff\">c<\/span><br \/>\n<strong>Keywords<\/strong><strong style=\"text-align: initial;font-size: 1em\">:<\/strong><span style=\"text-align: initial;font-size: 1em\"> Claude Gauvreau; Bien commun; Qu\u00e9bec; Territoire; H\u00e9t\u00e9rolinguisme<\/span><\/p>\n<h1>1 Introduction<\/h1>\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u2019imbrication politique de la question linguistique au Qu\u00e9bec et des questionnements identitaires qui en r\u00e9sultent ont d\u00e9j\u00e0 fait couler beaucoup d\u2019encre. Comme l\u2019explique Lise Gauvin dans son ouvrage <em>Langagement. L\u2019\u00e9crivain et la langue au Qu\u00e9bec<\/em>, d\u00e8s les origines de la litt\u00e9rature au Canada, les \u00e9crivains font \u00e9tat d\u2019une surconscience linguistique. Celle-ci est caus\u00e9e par les \u00ab\u00a0relations [\u2026] conflictuelles\u00a0\u2013 ou tout au moins concurrentielles\u00a0\u2013 qu\u2019entretiennent entre elles deux ou plusieurs langues\u00a0\u00bb (Gauvin 2000\u00a0: 8), en l\u2019occurrence, entre le fran\u00e7ais du Qu\u00e9bec et le fran\u00e7ais de France m\u00e9tropolitaine mais aussi entre le fran\u00e7ais et l\u2019anglais dont le statut de langue officielle du Qu\u00e9bec n\u2019est abrog\u00e9 qu\u2019en 1974, au moment de l\u2019adoption de la loi 22.\u00a0Si l\u2019on remarque, \u00e0 compter des ann\u00e9es 1970, une certaine lassitude \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la \u00ab\u00a0conscription obligatoire des \u00e9crivains au grand Texte qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb (38), la litt\u00e9rature des deux d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes est au contraire fa\u00e7onn\u00e9e par de nombreuses revendications \u00e0 caract\u00e8re identitaire. En effet, en \u00ab\u00a0[p]renant conscience de l\u2019\u00e9tat de domination et de demi-colonialisme dans lequel se trouve alors la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise, [l]es \u00e9crivains per\u00e7oivent la d\u00e9gradation de leur langue comme un effet de cette domination\u00a0\u00bb (210). Ces derniers s\u2019engagent donc, \u00e0 travers la pratique de l\u2019\u00e9criture, \u00e0 d\u00e9noncer l\u2019absence de prise en charge de la question linguistique par l\u2019\u00c9tat et \u00e0 donner au fran\u00e7ais un statut de langue v\u00e9hiculaire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Du c\u00f4t\u00e9 des dramaturges, la question linguistique s\u2019arrime \u00e0 un d\u00e9sir de se doter d\u2019une dramaturgie nationale. Dans un discours intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Pour un th\u00e9\u00e2tre national et populaire\u00a0\u00bb prononc\u00e9 en 1949 par Gratien G\u00e9linas, ce dernier invite les dramaturges \u00e0 produire des pi\u00e8ces dans lesquelles ses contemporains pourraient enfin se reconnaitre. Cette reconnaissance passe \u00e9videmment dans un premier temps par la mise en sc\u00e8ne de d\u00e9cors familiers, des univers ruraux comme le Saint-Anicet de <em>Tit-Coq<\/em> (G\u00e9linas, 1948) puis urbains comme le Montr\u00e9al de <em>Zone<\/em> (Dub\u00e9, 1953). Cependant, pour G\u00e9linas, une communion parfaite entre sc\u00e8ne et salle ne peut \u00eatre envisag\u00e9e que si les com\u00e9diens parlent la m\u00eame langue que celle du public. Selon lui, \u00ab le th\u00e9\u00e2tre [est] toujours d\u2019abord et avant tout national, puisqu\u2019il est forc\u00e9ment limit\u00e9 par sa langue \u00bb (G\u00e9linas 1949). Bien que ce propos n\u2019ait pour G\u00e9linas aucun rapport avec le nationalisme politique, certains dramaturges jugent qu\u2019une telle approche de la cr\u00e9ation dramatique ne contribuerait qu\u2019\u00e0 renforcer le \u00ab complexe tentant du colonis\u00e9 \u00bb (Gauvreau 1978 : 29). C\u2019est notamment le cas du po\u00e8te et dramaturge Claude Gauvreau (1925-1971), lequel aspire au contraire \u00e0 d\u00e9laisser cette conception territoriale de la cr\u00e9ation au profit d\u2019une plus grande ouverture sur le monde. Pour ce signataire du manifeste <em>Refus global <\/em>(1948) fermement oppos\u00e9 \u00e0 toute forme de nationalisme, il s\u2019agit de s\u2019interroger plus en profondeur sur ce qui constitue le fondement d\u2019une communaut\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire le bien commun. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce questionnement qui semble \u00eatre \u00e0 l\u2019origine de <em>Le Rose Enfer des animaux <\/em>(1958), une pi\u00e8ce d\u2019inspiration surr\u00e9aliste dans laquelle Gauvreau propose un certain nombre de pistes de r\u00e9flexion sur la question nationale qu\u00e9b\u00e9coise. Il s\u2019agira donc de montrer dans quelle mesure celles-ci s\u2019\u00e9rigent en alternative \u00e0 une approche essentialiste de l\u2019identit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise, laquelle serait fond\u00e9e sur une identification territoriale et une approche monolithique de la langue. Pour ce faire, il convient premi\u00e8rement d\u2019aborder la gen\u00e8se de ce projet qui puise son origine dans un d\u00e9bat autour du nationalisme. Celui-ci apporte un \u00e9clairage int\u00e9ressant \u00e0 la fa\u00e7on dont Gauvreau articule le rapport entre langue, identit\u00e9 et territoire, ce qui nous am\u00e8nera, dans un second temps, \u00e0 nous int\u00e9resser \u00e0 l\u2019approche culturelle du fait g\u00e9ographique et \u00e0 la question linguistique dans une perspective g\u00e9o- et sociopo\u00e9tique.<\/p>\n<h1 style=\"font-weight: 400\"><strong>2 <\/strong><strong>Gen\u00e8se d\u2019un projet et position \u00e0 l\u2019\u00e9gard du nationalisme<\/strong><\/h1>\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u2019examen de la correspondance de Claude Gauvreau tend \u00e0 indiquer que ses nombreux \u00e9changes avec le peintre Paul-\u00c9mile Borduas ont nourri l\u2019\u00e9criture de <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>. La pi\u00e8ce est mentionn\u00e9e pour la premi\u00e8re fois dans une lettre dat\u00e9e de janvier 1958. Le dramaturge informe son correspondant de la progression de son \u00e9criture \u00e0 plusieurs reprises et, le 3 novembre de la m\u00eame ann\u00e9e, Borduas annonce finalement avoir \u00ab\u00a0re\u00e7u la \u201cmachine \u00e0 d\u00e9cerveler\u201d\u00a0\u00bb. \u00c9galement qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0grand \u201clavage de cerveau\u201d\u00a0\u00bb (Borduas 1997\u00a0: 1020), <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> ne semble pas tout \u00e0 fait convaincre le peintre qui formule \u00e0 son \u00e9gard une certaine r\u00e9serve. Il \u00e9crit notamment le propos suivant\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">[J]e comprends mal votre d\u00e9fense d\u2019un pass\u00e9 d\u00e9j\u00e0 loin. Plus exactement, cette d\u00e9fense me cache vos espoirs en l\u2019avenir\u00a0: en cet avenir qui m\u2019int\u00e9resse toujours plus que le pass\u00e9. Je d\u00e9partage mal les possibles de l\u2019impossible, le personnel de l\u2019impersonnel, les complexes dus aux phases anciennes de notre histoire d\u2019un pr\u00e9sent unifi\u00e9 qui monte. Je crus reconna\u00eetre des fixations, des partis pris d\u00e9sastreux, mais quelle g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 inventive, quel train du tonnerre, quel feu d\u2019enfer, mon cher Claude (1020).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Si Borduas loue l\u2019inventivit\u00e9 de son ami, il s\u2019interroge toutefois sur sa posture politique. En effet, la pi\u00e8ce regorge d\u2019allusions \u00e0 la question nationale. Plusieurs r\u00e9pliques telles que \u00ab\u00a0Le British est le vilain\u00a0\u00bb (Gauvreau 1977\u00a0: 785) ou encore \u00ab\u00a0La vie des coloniaux est une vie infernale\u00a0!!!\u00a0\u00bb (783) renvoient \u00e0 la colonisation du Qu\u00e9bec par l\u2019Empire britannique tandis que d\u2019autres comme \u00ab\u00a0C\u2019est lui Maur\u00eaze Deypliss\u00e9yion qui m\u2019a vendue \u00e0 l\u2019Angleterre\u00a0\u00bb (832) d\u00e9noncent explicitement la politique \u00e9conomique du gouvernement Duplessis. La r\u00e9ponse de Gauvreau ne se fait pas attendre, trois jours plus tard, soit le 6 novembre 1958, il \u00e9crit \u00ab\u00a0Je ne crois pas d\u00e9fendre quelque pass\u00e9 que ce soit. Avec fi\u00e8vre j\u2019ai montr\u00e9 le n\u00e9gatif \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du positif. Tant pis pour ceux qui ne s\u2019y retrouvent pas\u00a0!\u00a0\u00bb (Gauvreau 2002\u00a0: 204-206) Quelques mois apr\u00e8s, il pr\u00e9cise sa pens\u00e9e et ajoute\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Le pr\u00e9sent contient le pass\u00e9, il est bon de s\u2019en souvenir. Mais ce n\u2019est pas pour affirmer le respect du pass\u00e9 que les quelques citations ont \u00e9t\u00e9 incluses dans ma lettre pr\u00e9c\u00e9dente. Ces phrases me semblaient et me semblent des \u00e9l\u00e9ments \u00e9thiques d\u2019une pens\u00e9e r\u00e9volutionnaire qui sont loin d\u2019avoir \u00e9puis\u00e9 leur actualit\u00e9 (210-215).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\"><em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> ravive entre Gauvreau et Borduas une vieille querelle au sujet du sentiment national qui remonte au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950. Pour Borduas, il conviendrait de cesser d\u2019\u00e9voquer \u00ab\u00a0ces faits anciens\u00a0\u00bb (Borduas\u00a01997\u00a0:\u00a01025), soit la dualit\u00e9 qui oppose les communaut\u00e9s anglo&shy;phones et francophones du Canada afin de reconnaitre l\u2019existence d\u2019une \u00ab\u00a0unit\u00e9 <span class=\"no-hyphens\">ethnique<\/span>\u00a0\u00bb (1026) et \u00ab\u00a0psychique canadienne\u00a0\u00bb (1027). Gauvreau attribue cette position \u00e0 une \u00e9volution \u00ab\u00a0vers un nationalisme canadien\u00a0\u00bb \u00e0 mettre sur le compte du \u00ab\u00a0mal du pays\u00a0\u00bb (Gauvreau 2002\u00a0:\u00a0206-210), le peintre ayant quitt\u00e9 le Qu\u00e9bec pour les \u00c9tats-Unis en 1953 puis pour la France en 1955, suite au scandale provoqu\u00e9 par la parution de <em>Refus global<\/em>. L&#8217;inqui\u00e9tude de Gauvreau vis-\u00e0-vis de la posture de Borduas est compr\u00e9hensible. Cependant, Borduas ne cherche pas \u00e0 justifier un sentiment national canadien\u00a0; il exprime plut\u00f4t sa lassitude face au ressassement du mythe du Canada fran\u00e7ais, qu&#8217;il consid\u00e8re comme un obstacle au d\u00e9veloppement d&#8217;un art canadien capable de s&#8217;\u00e9panouir en dehors des r\u00e9f\u00e9rences politiques et culturelles. Selon lui, \u00ab\u00a0[t]ant que les plus dou\u00e9s n&#8217;iront pas au-del\u00e0 de certains pr\u00e9jug\u00e9s nous ne serons int\u00e9ressants qu&#8217;entre nous\u00a0\u00bb (Borduas\u00a01997\u00a0:\u00a01027). Gauvreau adh\u00e8re \u00e0 ce dernier point. Cependant le postulat d\u2019une unit\u00e9 canadienne, qu\u2019elle soit <em>ethnique<\/em> ou <em>psychique<\/em>, lui apparait g\u00eanant. Dans sa lettre du 10 janvier 1959, il \u00e9crit \u00e0 Borduas\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">M\u00eame au temps lointain o\u00f9 j\u2019\u00e9tais Bloc Populaire, je ne pouvais d\u00e9j\u00e0 pas conce&shy;voir que le terme de \u00ab\u00a0Canadien\u00a0\u00bb n\u2019\u00e9tait applicable qu\u2019aux seules personnes de langue fran\u00e7aise\u00a0; ces pr\u00e9occupations-l\u00e0 (quelle qu\u2019en soit la solution pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e) me semblent vraiment archa\u00efques. Les fronti\u00e8res g\u00e9ographiques sont \u00e0 un degr\u00e9 moyen sans utilit\u00e9 pour moi pr\u00e9sentement\u00a0[\u2026]. Leur disparition d\u00e9finitive m\u2019appara\u00eet d\u2019ailleurs comme souhaitable (\u00ab\u00a0One\u00a0<em>Big World\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0: voil\u00e0 un programme sympathique sur lequel je ne peux rien et dont j\u2019esp\u00e8re que ceux qui y peuvent quelque chose s\u2019occu&shy;peront). Je ne veux pas des cat\u00e9gories, je veux une harmonie dynamique (au moins pens\u00e9e) avec tous les sensibles particuliers (206-210).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u2019\u00e9criture de la pi\u00e8ce ayant \u00e9t\u00e9 achev\u00e9e quelques mois plus t\u00f4t, il n\u2019est pas certain que la querelle autour de l\u2019apparent nationalisme de Borduas ait contribu\u00e9 \u00e0 modifier drastiquement le contenu de la pi\u00e8ce. N\u00e9anmoins, la r\u00e9flexion dont fait part Gauvreau dans cette derni\u00e8re lettre apporte un \u00e9clairage int\u00e9ressant \u00e0 la fa\u00e7on dont s\u2019articule le rapport entre langue, identit\u00e9 et territoire dans <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Il faut effectivement noter que pour le dramaturge, l\u2019identit\u00e9 canadienne, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u00e9b\u00e9coise, ne peut ni se d\u00e9finir par le seul usage de la langue fran\u00e7aise, ni par un rattachement au territoire et encore moins par une <em>unit\u00e9 ethnique<\/em>. La correspondance entre Gauvreau et Borduas ne contient cependant pas plus de pr\u00e9cision sur ce qui constituerait le fondement d\u2019une identit\u00e9 canadienne ou en quoi consisterait une application correcte du terme \u00ab\u00a0Canadien\u00a0\u00bb pour le dramaturge. Le choix du terme \u00ab\u00a0Canadien\u00a0\u00bb est par ailleurs lui-m\u00eame parlant. En effet, le substantif a d\u00e9sign\u00e9 \u00ab\u00a0historiquement les colons de Nouvelle-France et leur descendance\u00a0\u00bb et a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9, au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, par l\u2019appellation Canadien fran\u00e7ais qui d\u00e9signe quant \u00e0 elle \u00ab un francophone du Canada, par opposition \u00e0 Canadien anglais \u00bb (Quirion, Chiasson &amp; Charron 2017\u00a0:\u00a0150). Cette appellation sera elle aussi progressivement d\u00e9laiss\u00e9e au profit du terme \u00ab\u00a0Qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb, afin de marquer une \u00ab\u00a0rupture significative avec les autres collectivit\u00e9s francophones du pays et avec la communaut\u00e9 anglophone\u00a0\u00bb (150). Si le terme \u00ab\u00a0Qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb se g\u00e9n\u00e9ralise \u00e0 compter de 1968, il faut toutefois signaler qu\u2019il coexiste avec l\u2019appellation \u00ab\u00a0Canadien fran\u00e7ais\u00a0\u00bb avant cette date et n\u2019est privil\u00e9gi\u00e9 qu\u2019\u00e0 compter de 1959. Comme le soulignent Jean Quirion, Guy Chiasson et Marc Charron dans leur article \u00ab\u00a0Des canadiens fran\u00e7ais aux qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0: se nommer \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du territoire\u00a0?\u00a0\u00bb, cette \u00e9volution linguistique est \u00ab\u00a0intimement associ\u00e9e \u00e0 la mise en discours progressive de l\u2019identit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise\u00a0\u00bb et marque le passage d\u2019une identit\u00e9 qu\u2019on qualifie de \u00ab\u00a0canadienne-fran\u00e7aise\u00a0\u00bb \u00e0 une identit\u00e9 proprement \u00ab\u00a0qu\u00e9b\u00e9coise\u00a0\u00bb li\u00e9e \u00e0 une \u00ab\u00a0territorialisation de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb (145). Celle-ci implique une \u00ab\u00a0red\u00e9finition des fronti\u00e8res m\u00eames \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur desquelles se d\u00e9veloppe et finit par se cristalliser cette identit\u00e9\u00a0\u00bb (144). Si le nationalisme canadien-fran\u00e7ais renvoyait au Canada fran\u00e7ais, qui englobe non seulement les francophones de la province du Qu\u00e9bec mais \u00e9galement ceux des autres provinces comme ceux ayant \u00e9migr\u00e9 aux \u00c9tats-Unis, et n\u2019avait donc pas vraiment \u00ab\u00a0d\u2019assise territoriale\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0[l]\u2019identit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise, quant \u00e0 elle, suppose par d\u00e9finition un recentrement du projet national sur les fronti\u00e8res de l\u2019\u00c9tat qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb, conduisant \u00ab\u00a0implicitement \u00e0 une rupture avec tous les francophones de l\u2019ext\u00e9rieur du Qu\u00e9bec\u00a0\u00bb (144). Ainsi, comme l\u2019\u00e9crit Yves Frenette (1998\u00a0:\u00a0168), cit\u00e9 par Jean Quirion, Guy Chiasson et Marc Charron\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Le territoire physique occup\u00e9 par l\u2019\u00c9tat du Qu\u00e9bec se confond d\u00e9sormais avec le territoire mental de la nation, qui se traduit par un \u00ab\u00a0nous les Qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb dont sont plus ou moins exclus les francophones vivant \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du Qu\u00e9bec, per\u00e7us comme appartenant \u00e0 une autre zone, canadienne ou am\u00e9ricaine, donc \u00e0 un gouvernement \u00e9tranger.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Ce recentrement du projet national semble en partie responsable de la r\u00e9ticence de Gauvreau \u00e0 employer le terme \u00ab\u00a0Qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb, qu\u2019il n\u2019adoptera qu\u2019\u00e0 partir des ann\u00e9es 1970. Ceci n\u2019entra\u00eene n\u00e9anmoins aucun changement dans sa position politique. Dans un texte intitul\u00e9 <em>R\u00e9flexions d\u2019un dramaturge d\u00e9butant<\/em> (1970), dans lequel on ne trouve aucune mention du terme \u00ab\u00a0canadien\u00a0\u00bb contre six occurrences du terme \u00ab\u00a0qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb, le dramaturge affirme sans d\u00e9tour que \u00ab\u00a0la valorisation prioritaire du r\u00e9gionalisme isolationniste est tout \u00e0 fait niaise\u00a0\u00bb (Gauvreau 1978\u00a0: 30). Il faut toutefois pr\u00e9ciser que ce propos se pr\u00e9sente comme la conclusion d\u2019une r\u00e9flexion plus large sur la nature de la langue parl\u00e9e au Qu\u00e9bec. Gauvreau d\u00e9nonce les politiques linguistiques visant \u00e0 la standardisation de la langue et \u00e0 la suppression de ses sp\u00e9cificit\u00e9s culturelles, notamment certaines formes d\u2019argot, qui auraient tendance \u00e0 nuire \u00e0 l\u2019affirmation d\u2019une identit\u00e9 collective uniforme. Outil d\u2019homog\u00e9n\u00e9isation du territoire et d\u2019expression de la nation, en ce qu\u2019elle renforce un sentiment d\u2019appartenance, la langue participe ainsi du d\u00e9veloppement de ce que Benedict Anderson qualifie de \u00ab\u00a0communaut\u00e9 imagin\u00e9e\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0une communaut\u00e9 politique imaginaire, et imagin\u00e9e comme intrins\u00e8quement limit\u00e9e et souveraine\u00a0\u00bb (Anderson 1996\u00a0: 19-20). Or, pour le dramaturge, l\u2019affirmation d\u2019une identit\u00e9 collective reviendrait \u00e0 effacer la singularit\u00e9 de chaque individu, et par la m\u00eame occasion, causer l\u2019appauvrissement culturel \u00ab\u00a0d&#8217;une nation acc\u00e9dant enfin \u00e0 la maturit\u00e9\u00a0\u00bb (Gauvreau 1978\u00a0: 26). \u00c0 ce sujet, l\u2019un des dialogues de <em>Le Rose Enfer des animaux <\/em>est particuli\u00e8rement parlant\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Ars\u00e8ne de Haucauman\u00a0\u2013 Et l&#8217;identit\u00e9\u00a0? Qu&#8217;est-ce que cela veut dire\u00a0?<br \/>\nPrescott Diebulian\u00a0\u2013 Cela veut dire que, par un comportement vu, deux attitudes se confondent au point que deux \u00eatres distincts se mettent dans le m\u00eame sac spontan\u00e9ment (Gauvreau 1977\u00a0: 811).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Une fois de plus, ce propos semble faire \u00e9cho aux \u00e9changes entre Borduas et Gauvreau. L\u2019affirmation d\u2019une identit\u00e9 commune, qu\u2019elle soit canadienne ou qu\u00e9b\u00e9coise, nuit \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement des \u00eatres singuliers. <em>R\u00e9flexions d\u2019un dramaturge d\u00e9butant <\/em>confirme cette id\u00e9e, dans la mesure o\u00f9 Gauvreau y annonce\u00a0: \u00ab\u00a0[u]ne civilisation exemplaire m&#8217;en semble une qui permettrait \u00e0 une infinit\u00e9 d&#8217;unicit\u00e9s sans pr\u00e9c\u00e9dent et sans \u00e9quivalent de na\u00eetre et de prolif\u00e9rer\u00a0\u00bb (Gauvreau 1978\u00a0: 27). Dans cette perspective, il s\u2019agit moins de se rassembler autour d\u2019une identit\u00e9 commune qui serait le fondement d\u2019une communaut\u00e9 nationale que de pr\u00f4ner une d\u00e9marche visant \u00e0 nourrir une r\u00e9flexion sur le commun, c\u2019est-\u00e0-dire la \u00ab\u00a0volont\u00e9 et [la] capacit\u00e9 d\u2019agir ensemble qui ont comme\u00a0<em>effet<\/em> la constitution d\u2019une communaut\u00e9 d\u2019action ou de production\u00a0\u00bb (Laval 2016). C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce changement d\u2019optique sur la question nationale qui oriente notre lecture de <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>.<\/p>\n<h1><strong>3 Imaginer l\u2019espace du commun <\/strong><\/h1>\n<p style=\"font-weight: 400\">Dans la mesure o\u00f9 l\u2019\u00e9dification d\u2019une identit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise se traduit dans le discours par une red\u00e9finition des fronti\u00e8res \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur desquelles elle se d\u00e9veloppe, l\u2019analyse du traitement de la question de l\u2019identit\u00e9 territoriale dans <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> s\u2019av\u00e8re particuli\u00e8rement int\u00e9ressante. Contraire&shy;ment aux autres pi\u00e8ces de Gauvreau, qui ne comportent que peu, voire aucune allusion \u00e0 un espace r\u00e9f\u00e9rentiel, <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> propose un \u00e9clairage privil\u00e9gi\u00e9 sur la vision du dramaturge en regard de cette question. En effet, la pi\u00e8ce comporte un nombre impressionnant de topo&shy;nymes, soit environ une cinquantaine de noms de villes, de communes, d\u2019\u00eeles, de quartiers, de rues, de places ou encore de sites arch\u00e9ologiques du continent am\u00e9ricain, europ\u00e9en, asiatique et africain. Les didascalies initiales <span class=\"no-hyphens\">placent<\/span> n\u00e9anmoins l\u2019action dans un lieu flottant, soit \u00ab\u00a0un palais et son jardin attenant\u00a0\u00bb. Seuls les arbres ont \u00ab\u00a0quelque chose de gr\u00e9co-romain dans la forme\u00a0\u00bb (Gauvreau 1977\u00a0: 759). Sur cette cinquantaine de toponymes, deux seulement apparaissent en didascalies soit, \u00ab\u00a0la rue Kungsgatan \u00e0 Stockholm\u00a0\u00bb (817) et \u00ab\u00a0Puerco &amp; Torrejon\u00a0\u00bb (810), ces derniers \u00e9tant deux forma&shy;tions g\u00e9ologiques du nord-ouest am\u00e9ricain. Il s\u2019agit ici moins de favoriser une identification territoriale qui s\u2019appuierait sur une cartographie r\u00e9aliste du monde que de faire de la g\u00e9ographie un objet de discours qui vient nourrir les r\u00e9pliques des personnages. Le dramaturge favorise une approche cultu&shy;relle du fait g\u00e9ographique au d\u00e9triment de l\u2019approche structurelle, traditionnellement privil\u00e9gi\u00e9e par les g\u00e9ographes. Or comme l\u2019explique Jo\u00ebl Bonnemaison, dans son article \u00ab\u00a0Voyage autour du territoire\u00a0\u00bb (1981\u00a0: 257),<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">L\u2019espace culturel est un espace symbolique charg\u00e9 d\u2019affectivit\u00e9 et de significations\u00a0:\u00a0dans son expression la plus forte, il devient un territoire-sanctuaire, c\u2019est-\u00e0-dire un espace de communion avec un ensemble de signes et de valeurs. L\u2019 id\u00e9e de territoire devient alors associ\u00e9e \u00e0 celle de repliement et de conservation culturelle.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Contrairement \u00e0 l\u2019espace g\u00e9ographique, c\u2019est-\u00e0-dire une \u00e9tendue terrestre concr\u00e8te, le territoire \u00ab\u00a0fait appel \u00e0 tout ce qui dans l\u2019homme se d\u00e9robe au discours scientifique et fr\u00f4le l\u2019irrationnel\u00a0:\u00a0il est v\u00e9cu, affectivit\u00e9 [et] subjectivit\u00e9\u00a0\u00bb (261). En effet, dans <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>, plusieurs des lieux mentionn\u00e9s par les personnages semblent marqu\u00e9s par un fort degr\u00e9 d\u2019affectivit\u00e9, en particulier lorsque ceux-ci appartiennent au paysage urbain montr\u00e9alais\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Andr\u00e9a Lila\u00a0\u2013 La Place d&#8217;Armes \u00e0 cela\u00a0?<br \/>\nDomitien d\u2019Olmansay\u00a0\u2013 Un point de rep\u00e8re. De repaire (Gauvreau 1977\u00a0: 787).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Situ\u00e9e dans le quartier historique du Vieux-Montr\u00e9al, la Place d\u2019Armes est l\u2019une des plus anciennes places publiques de la ville, que l\u2019un des personnages qualifie de point de rep\u00e8re. Loin d\u2019\u00eatre anodin, ce qualificatif renvoie \u00e0 la fois \u00e0 la fonction d\u2019orientation attribu\u00e9e au lieu, mais \u00e9galement \u00e0 sa fonction symbolique, dans la mesure o\u00f9 il rel\u00e8ve d\u2019une actualisation subjective par l\u2019individu. Le glissement s\u00e9mantique qui s\u2019op\u00e8re par jeu d\u2019homophonie souligne bien la fa\u00e7on dont l\u2019identit\u00e9 territoriale s\u2019organise autour de rep\u00e8res spatiaux. La Place d\u2019Armes n\u2019est plus d\u00e9peinte comme un simple rep\u00e8re spatial mais comme un abri voire un refuge, ce qui tend \u00e0 mettre en \u00e9vidence le lien qui s\u2019\u00e9tablit entre l\u2019individu et le paysage per\u00e7u comme territoire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Un degr\u00e9 d\u2019affectivit\u00e9 similaire est exprim\u00e9 dans la r\u00e9plique \u00ab\u00a0Elle ne r\u00eave qu&#8217;aux paysages de l&#8217;avenue Laval ; elle a vu le parc et elle s&#8217;en est impr\u00e9gn\u00e9 le c\u0153ur\u00a0\u00bb (801). L\u2019avenue Laval traverse l\u2019arrondissement du Plateau-Mont-Royal et constitue l\u2019une des voies d\u2019acc\u00e8s au parc du carr\u00e9 Saint-Louis, un lieu embl\u00e9matique montr\u00e9alais<a class=\"footnote\" title=\"Fait r\u00e9v\u00e9lateur de la valeur symbolique accord\u00e9e \u00e0 ce haut lieu du patrimoine cultu\u00adrel montr\u00e9alais, le carr\u00e9 Saint-Louis a justement \u00e9t\u00e9 choisi par les \u00e9crivaines et \u00e9crivains du Qu\u00e9bec de l\u2019UNEQ comme sujet d\u2019exposition pr\u00e9sent\u00e9 par Qu\u00e9bec \u00c9dition au Salon du livre de Gen\u00e8ve en 2017. Les visiteurs ont \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s \u00e0 visiter ce lieu, notamment la maison d\u2019\u00c9mile Nelligan ou encore celle de G\u00e9rald Godin et de Pauline Julien, \u00e0 travers une exposition immersive sc\u00e9nographi\u00e9e par La Camaraderie.\" id=\"return-footnote-116-1\" href=\"#footnote-116-1\" aria-label=\"Footnote 1\"><sup class=\"footnote\">[1]<\/sup><\/a>, en bordure duquel ont r\u00e9sid\u00e9 de nombreux \u00e9crivains qu\u00e9b\u00e9cois dont \u00c9mile Nelligan, Gaston Miron ou encore Claude Gauvreau lui-m\u00eame. Le carr\u00e9 Saint-Louis comme la Place d\u2019Armes est \u00e0 plusieurs \u00e9gards assimilable \u00e0 ce que Jo\u00ebl Bonnemaison qualifie de \u00ab\u00a0g\u00e9osymbole\u00a0\u00bb, soit un espace symbolique, \u00ab\u00a0un lieu, un itin\u00e9raire, un espace, qui prend aux yeux des peuples et des groupes ethniques, une dimension symbolique et culturelle, o\u00f9 s&#8217;enracinent leurs valeurs et se conforte leur identit\u00e9\u00a0\u00bb (Bonnemaison 1981\u00a0: 249). Une telle perspective semble \u00e0 premi\u00e8re vue entrer en contradiction avec l\u2019objectif de Gauvreau, lequel ne cherche pas \u00e0 conforter un sentiment d\u2019identification territoriale, bien au contraire. En effet, la derni\u00e8re r\u00e9plique est suivie de la r\u00e9ponse d\u2019un personnage, soit \u00ab\u00a0C&#8217;est \u00e0 l&#8217;Italie qu&#8217;elle pense quand elle interroge dans son idiome les femmes et les jeunes filles corses ; \u00e0 elle encore devant les horizons de Provence\u00a0\u00bb (Gauvreau 1977\u00a0: 801). Le sujet des deux r\u00e9pliques est un myst\u00e9rieux \u00ab\u00a0elle\u00a0\u00bb qu\u2019il est impossible d\u2019identifier en l\u2019absence d\u2019un ant\u00e9c\u00e9dent clair. S\u2019il peut s\u2019agir d\u2019une seule ou bien de plusieurs entit\u00e9s distinctes, la r\u00e9p\u00e9tition du pronom entra\u00eene une forme de t\u00e9lescopage entre l\u2019Italie et le carr\u00e9 Saint-Louis. En d\u00e9pit de leur absence de similitude sur le plan de l\u2019espace structural ou objectif, ils coexistent sur le plan de l\u2019espace culturel ou subjectif dans la mesure o\u00f9, \u00e0 \u00e9chelle respective, l\u2019Italie comme le carr\u00e9 Saint-Louis occupent une place de choix dans l\u2019imaginaire litt\u00e9raire. Comme \u00ab\u00a0elle\u00a0\u00bb, le spectateur est invit\u00e9 \u00e0 conjuguer ces deux espaces \u00e0 priori inconciliables et \u00e0 s\u2019interroger sur la fa\u00e7on dont la litt\u00e9rature modifie sa perception des lieux.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Pour Gauvreau, l\u2019espace est \u00e0 envisager comme le produit d\u2019une construction mentale collective. Il \u00e9merge \u00e0 la confluence de ses diff\u00e9rentes repr\u00e9sentations, qu\u2019elles soient autochtones ou allog\u00e8nes, et \u00e9chappe, dans cette perspective, \u00e0 la logique du territoire. Il est donc int\u00e9ressant de noter que plusieurs des lieux \u00e9voqu\u00e9s dans la pi\u00e8ce apparaissent, explicitement ou implicitement, au sein de citations comme c\u2019est le cas dans l\u2019exemple suivant\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Domitien d\u2019Olmansay \u2014 \u00ab\u00a0De grands chevaux de pourpre erraient, sanguinolents, Par les c\u00e9lestes turfs, et je tenais, tremblants, Tes doigts entre mes mains, comme un nid d\u2019oiseaux blancs.\u00a0\u00bb [\u2026]<br \/>\nPrescott Diebulian \u2014 R\u00e9miniscence\u2026<br \/>\nErthulia Gohiaz \u2014 \u2026 de Nelligan (Gauvreau 1977\u00a0: 764-765).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Le personnage cite un extrait du po\u00e8me \u00ab\u00a0Jardin sentimental\u00a0\u00bb d\u2019\u00c9mile Nelligan. S\u2019il n\u2019est explicitement question d\u2019aucun lieu, les spectateurs familiers de l\u2019\u0153uvre de ce po\u00e8te qu\u00e9b\u00e9cois ne sont pas sans savoir qu\u2019il est ici question d\u2019une r\u00eaverie d\u00e9clench\u00e9e par le souvenir d\u2019une maison, qui n\u2019est autre que celle de Nelligan, situ\u00e9e sur l\u2019avenue Laval. Le carr\u00e9 Saint-Louis, comme les autres lieux dont il est question dans <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>, \u00e9chappe \u00e0 toute logique de propri\u00e9t\u00e9. Il se con\u00e7oit plut\u00f4t comme la somme des images produites par une vari\u00e9t\u00e9 de subjectivit\u00e9s, parmi lesquelles tout spectateur qui souhaiterait participer \u00e0 l\u2019entreprise, et devient d\u00e8s lors, un v\u00e9ritable bien commun.<\/p>\n<h1><strong>4 La langue\u00a0: un bien commun cr\u00e9atif <\/strong><\/h1>\n<p style=\"font-weight: 400\">Si elle \u00e9tait initialement envisag\u00e9e comme un outil d\u2019homog\u00e9n\u00e9isation du territoire, la langue refuse de se pr\u00e9senter comme un ensemble monolithique d\u00e8s le moment o\u00f9 l\u2019espace cesse d\u2019\u00e9pouser les contours de la nation. En effet, le recours \u00e0 l\u2019intertexte n\u2019a pas pour unique vocation de ren\u00e9gocier l\u2019approche de l\u2019espace, il permet \u00e9galement de souligner que, comme ce dernier \u00ab\u00a0\u201cla langue\u201d est toujours d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9e par d\u2019autres et fondamentalement partag\u00e9e\u00a0\u00bb (Suchet 2014\u00a0: 159). Dans <em>R\u00e9flexions d\u2019un dramaturge d\u00e9butant<\/em>, Gauvreau exprime sa position en regard de la langue parl\u00e9e au Qu\u00e9bec\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\">Qu\u00e9b\u00e9cois lib\u00e9r\u00e9s ou lib\u00e9rables bient\u00f4t, nous avons autant le droit de fournir notre apport cr\u00e9ateur particulier au fran\u00e7ais dit universel que les Etats-Uniens lib\u00e9r\u00e9s ont fourni et fournissent le leur \u00e0 l&#8217;anglais dit universel; cet apport peut s&#8217;imposer mondialement, entre autres, par la production d&#8217;\u0153uvres cr\u00e9atrices concurrentielles qualitativement au niveau international (Gauvreau 1978\u00a0: 30).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400\"><em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> constitue \u00e0 certains \u00e9gards une mise en \u0153uvre du projet gauvr\u00e9en. Contrairement aux autres pi\u00e8ces du dramaturge, on y trouve un grand nombre de qu\u00e9b\u00e9cismes comme \u00ab\u00a0tuque\u00a0\u00bb (Gauvreau 1977\u00a0: 763), ou encore des sacres comme <em>\u00ab\u00a0<\/em>ciboires<em>\u00a0<\/em>\u00bb (821) ou<em> \u00ab\u00a0<\/em>un hostie de coup de poing<em>\u00a0<\/em>\u00bb (775)<em>.<\/em> N\u00e9anmoins, les personnages emploient \u00e9galement d\u2019autres variations diatopiques telles que l\u2019helv\u00e9tisme \u00ab\u00a0Ch\u00e2ble\u00a0\u00bb (800) ou le francisme \u00ab\u00a0con\u00a0\u00bb (797), relativement inusit\u00e9 au Qu\u00e9bec avant les ann\u00e9es 1960. La langue fran\u00e7aise est ainsi moins pr\u00e9sent\u00e9e comme un ensemble homog\u00e8ne que comme un continuum linguistique. Plus encore, le dramaturge s\u2019att\u00e8le \u00e0 employer certains termes d\u00e9suets, dont \u00ab\u00a0Aumaille\u00a0\u00bb (772), \u00ab\u00a0Houssage\u00a0\u00bb (833) ou \u00ab\u00a0Mazagran\u00a0\u00bb (789) mais aussi des locutions latines telles que <em>\u00ab\u00a0Jucomditas Crucis<\/em>\u00a0\u00bb (812)<em>.<\/em> \u00c0 ces variations diachroniques s\u2019ajoutent \u00e9galement des variations diastratiques dans la mesure o\u00f9 les personnages emploient de nombreux termes techniques utilis\u00e9s en botanique (\u00ab\u00a0Amplexicaule\u00a0\u00bb) (783), en zoologie (\u00ab\u00a0Lucifuge\u00a0\u00bb) (790), en m\u00e9decine (\u00ab\u00a0Exophtalmique\u00a0\u00bb) (833), en g\u00e9ologie (\u00ab\u00a0Nummulitique\u00a0\u00bb) (783), en droit (\u00ab\u00a0Nuncupatif\u00a0\u00bb) (776) ou encore en g\u00e9om\u00e9trie (\u00ab\u00a0Obtusangle\u00a0\u00bb) (809). N\u00e9anmoins, ils font \u00e9galement usage d\u2019une langue plus populaire comme en t\u00e9moigne la pr\u00e9sence des nombreux sacres et jurons d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9s plus haut ou bien d\u2019expressions argotiques telles que \u00ab\u00a0Chinage\u00a0\u00bb (782) ou \u00ab\u00a0bouif\u00a0\u00bb (802). Ainsi, comme l\u2019\u00e9crit Myriam Suchet \u00e0 propos d\u2019une \u0153uvre issue de son propre corpus, Gauvreau quitte \u00ab\u00a0le r\u00e9f\u00e9rentiel norm\u00e9 du \u201cstandard\u201d pour un relativisme absolu o\u00f9 il n\u2019y a plus de d\u00e9viances ni de variantes mais seulement des variations inh\u00e9rentes. Tandis qu\u2019une \u201cvariante\u201d n\u2019existe que par rapport \u00e0 un \u201cinvariant\u201d, la \u201cvariation\u201d est lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019\u00e9talon de la norme\u00a0\u00bb (SUCHET 2014\u00a0:\u00a0114). Si Gauvreau n\u2019est pas l\u2019unique dramaturge \u00e0 proposer une r\u00e9flexion sur l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de la langue fran\u00e7aise, il faut toutefois noter que ses contemporains ont plus g\u00e9n\u00e9ralement une approche mim\u00e9tique de la parole sc\u00e9nique. En effet, dans son discours \u00ab\u00a0Pour un th\u00e9\u00e2tre national et populaire\u00a0\u00bb, le dramaturge Gratien G\u00e9linas expose sa vision du th\u00e9\u00e2tre qui selon lui \u00ab\u00a0sera toujours d\u2019abord et avant tout national, puisqu\u2019il est forc\u00e9ment limit\u00e9 par sa langue\u00a0\u00bb (G\u00e9linas 1949). Ce discours, qui annonce l\u2019av\u00e8nement de la p\u00e9riode r\u00e9aliste du th\u00e9\u00e2tre qu\u00e9b\u00e9cois, encourage les dramaturges \u00e0 produire des pi\u00e8ces dans lesquelles la langue assurerait une fonction sp\u00e9culaire. Il s\u2019agit ainsi de permettre au spectateur d\u2019entendre sur sc\u00e8ne une langue authentiquement qu\u00e9b\u00e9coise, qui assumerait pleinement sa diff\u00e9rence avec le r\u00e9f\u00e9rentiel norm\u00e9 du \u00ab\u00a0standard\u00a0\u00bb. Gauvreau s\u2019oppose cependant fermement \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique r\u00e9aliste dans la mesure o\u00f9 celle-ci contribuerait \u00e0 faire du th\u00e9\u00e2tre qu\u00e9b\u00e9cois un art strictement r\u00e9gional. Le recours \u00e0 la sp\u00e9cificit\u00e9 linguistique qu\u00e9b\u00e9coise n\u2019aurait donc de sens qu\u2019\u00e0 la seule condition de venir nourrir le \u00ab\u00a0fran\u00e7ais dit universel\u00a0\u00bb (Gauvreau 1978\u00a0: 30). Dans cette perspective, la langue est envisag\u00e9e comme un bien commun cr\u00e9atif dans la mesure o\u00f9 chaque locuteur est en mesure de participer \u00e0 l\u2019enrichissement de la langue.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Le fran\u00e7ais employ\u00e9 dans <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> est marqu\u00e9 par l\u2019emploi de nombreux n\u00e9ologismes qui constituent par ailleurs le fondement de la langue po\u00e9tique employ\u00e9e par le dramaturge : l\u2019explor\u00e9en. S\u2019il n\u2019est pas ais\u00e9 de d\u00e9finir en quelques mots ce projet po\u00e9tique de grande envergure, il convient tout de m\u00eame de souligner que l\u2019explor\u00e9en n\u2019est pas une langue distincte du fran\u00e7ais dans la mesure o\u00f9 elle en constitue plut\u00f4t le prolongement. Fran\u00e7ais courant et explor\u00e9en se comprennent ainsi comme deux p\u00f4les d\u2019un m\u00eame continuum linguistique. Dans sa correspondance avec Jean-Claude Dussault, qui se pr\u00e9sente \u00e0 plusieurs \u00e9gards comme un v\u00e9ritable art po\u00e9tique, Gauvreau explique que sa po\u00e9sie repose sur l\u2019image, qu\u2019il d\u00e9finit comme \u00ab la mise en confrontation de n&#8217;importe quels \u00e9l\u00e9ments verbaux : syllabe, mot abstrait, mot concret, lettre, son, etc \u00bb (Gauvreau &amp; Dussault 1993 : 293). Parmi les quatre types d\u2019images qu\u2019il distingue, \u00ab l\u2019image transfigurante \u00bb (297) apporte un \u00e9clairage int\u00e9ressant sur <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em>. Gauvreau la pr\u00e9sente comme un \u00e9quivalent aux mots valises et en emploie un certain nombre dans la pi\u00e8ce, dont \u00ab\u00a0Hirudiculte\u00a0\u00bb (Gauvreau 1977\u00a0: 771), qui semble \u00eatre un m\u00e9lange entre hirondelle, ridicule, \u00e9rudit et culture mais aussi \u00ab\u00a0\u00c9pormyablement\u00a0\u00bb (829), un terme cr\u00e9\u00e9 sur la base d\u2019\u00e9poustouflant et incroyable, et qui apparait par ailleurs dans le titre d\u2019une autre pi\u00e8ce du dramaturge, <em>La Charge de l\u2019orignal \u00e9pormyable<\/em>. Un autre exemple serait \u00ab\u00a0Cistercitron\u00a0\u00bb (807), qui semble \u00eatre un amalgame de \u00ab\u00a0sister\u00a0\u00bb, citron et de Cic\u00e9ron. Or il convient de noter que le dramaturge s\u2019appuie ici sur un idiome \u00e9tranger, soit l\u2019anglais, pour former cette image. De mani\u00e8re similaire, il cr\u00e9e le terme \u00ab\u00a0Tomahawk\u00e9e\u00a0\u00bb (836) issu de la transformation du substantif algonquin \u00ab\u00a0tomahawk\u00a0\u00bb en participe pass\u00e9 fran\u00e7ais gr\u00e2ce \u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 de d\u00e9rivation exocentrique. L\u2019incorporation d\u2019idiomes \u00e9trangers \u00e0 la langue po\u00e9tique explor\u00e9enne permet d\u2019int\u00e9grer ces derniers \u00e0 un continuum linguistique plus vaste qui serait celui du fran\u00e7ais, ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, celui d\u2019une langue universelle, \u00e9tant donn\u00e9 que pour les personnages\u00a0: \u00ab\u00a0Le bilinguisme est pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 l&#8217;unilinguisme et toute langue universelle est une possibilit\u00e9 flagrante d&#8217;authenticit\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb (827). Bien que l\u2019on puisse d\u2019embl\u00e9e discuter des limites de cette d\u00e9marche, en particulier en regard de la question autochtone et de la disparition des langues provoqu\u00e9e par l\u2019imp\u00e9rialisme linguistique, il faut toutefois souligner que la seule mention d\u2019un idiome autochtone dans une pi\u00e8ce dat\u00e9e de 1958 est tout \u00e0 fait insolite. Cependant, il est ici moins question d\u2019universalisme, entendu comme un d\u00e9sir d\u2019uniformisation, que d\u2019universalit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire ce qui concerne le monde entier et donc le commun. De fait, pour les personnages, \u00ab\u00a0Tous les langages sont authentiques. Chaque \u00eatre est un langage. Chaque langage ambitieux est respectable et digne d\u2019amour\u00a0\u00bb (827). Dans cette perspective, l\u2019universel tel qu\u2019il est pr\u00e9sent\u00e9 dans <em>Le Rose Enfer des animaux <\/em>semble venir pr\u00e9ciser la notion de bien commun. Il ne s\u2019agit pas de venir supplanter des langues pr\u00e9existantes par l\u2019instauration d\u2019une nouvelle langue universelle, mais d\u2019aborder chaque langue, incluant chacune de ses variantes, comme un r\u00e9seau d\u2019infinies possibilit\u00e9s po\u00e9tiques lesquelles servent d\u2019appui au travail cr\u00e9ateur. La langue, comme l\u2019espace, \u00e9chappe \u00e0 toute logique de propri\u00e9t\u00e9. Elle est la somme des images, pour reprendre le terme de Gauvreau et faire \u00e9cho \u00e0 notre propos pr\u00e9c\u00e9dent, produites par une vari\u00e9t\u00e9 de subjectivit\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400\">Contrairement \u00e0 ce que redoutait Borduas, Gauvreau est r\u00e9solument tourn\u00e9 vers l\u2019avenir. En effet, pour le dramaturge, il est moins question de s\u2019appesantir sur les \u00e9v\u00e9nements historiques ayant men\u00e9 \u00e0 une situation de demi-colonisation comme semble le penser le peintre, que de s\u2019interroger sur la cons\u00e9quence de ces \u00e9v\u00e9nements en regard du d\u00e9veloppement de la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise. Rapidement rel\u00e9gu\u00e9e au rang des litt\u00e9ratures dites mineures, cette derni\u00e8re se voit charg\u00e9e de produire une forme de solidarit\u00e9 active afin de pallier le manque de prise en charge de la question nationale par l\u2019\u00c9tat. Or, pour le dramaturge, un tel projet aurait pour cons\u00e9quence de r\u00e9duire la litt\u00e9rature produite au Qu\u00e9bec \u00e0 un art r\u00e9gionaliste repli\u00e9 sur lui-m\u00eame et \u00e0 renforcer une approche essentialiste de l\u2019identit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise. <em>Le Rose Enfer des animaux <\/em>se pr\u00e9sente ainsi comme une tentative de r\u00e9ponse au discours nationaliste, en ce qu\u2019il propose une alternative \u00e0 une conception de la communaut\u00e9 fond\u00e9e sur l\u2019effacement de la singularit\u00e9 de ceux qui la composent. Il serait ainsi moins question de se rassembler autour d\u2019une identit\u00e9 commune laquelle serait fond\u00e9e sur une identification territoriale et linguistique que de s\u2019interroger plus en profondeur sur ce qui constitue le fondement d\u2019une communaut\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire le bien commun. Dans cette perspective, Gauvreau opte pour une approche plus universelle de l\u2019espace et de la langue qu\u2019il propose d\u2019envisager comme le produit de constructions mentales collectives. Bien que ce mod\u00e8le de pens\u00e9e comporte un certain nombre de limites, en particulier en regard de la question autochtone, <em>Le Rose Enfer des animaux<\/em> engage son spectateur \u00e0 remettre en question la notion m\u00eame d\u2019identit\u00e9 nationale.<\/p>\n<h1 style=\"font-weight: 400\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/strong><\/h1>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Anderson, Benedict (1996 [1983]). <em>L\u2019Imaginaire national. R\u00e9flexions sur l\u2019origine et l\u2019essor du nationalisme<\/em>,\u00a0Paris, La D\u00e9couverte.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Bonnemaison, Jo\u00ebl (1981). \u00ab\u00a0Voyage autour du territoire\u00a0\u00bb, <em>L\u2019Espace g\u00e9ographique<\/em> 4, 249-262.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Borduas, Paul-\u00c9mile (1997). <em>\u00c9crits II. T2 (Correspondance 1954-1960)<\/em>, Montr\u00e9al, Presses de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Frenette, Yves (1998). <em>Br\u00e8ve histoire des Canadiens fran\u00e7ais<\/em>, Montr\u00e9al, Bor\u00e9al.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Gauvin, Lise (2000). <em>Langagement. L\u2019\u00e9crivain et la langue au Qu\u00e9bec<\/em>, Montr\u00e9al, Bor\u00e9al.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Gauvreau, Claude (1977). \u00abLe Rose Enfer des animaux [1958]\u00bb, in : Gauvreau, Claude, <em>\u0152uvres cr\u00e9atrices compl\u00e8tes<\/em>, Ottawa, \u00c9ditions Parti pris.<\/p>\n<p>Gauvreau, Claude (1978). \u00ab\u00a0R\u00e9flexions d\u2019un dramaturge d\u00e9butant\u00a0:\u00a01970\u00a0\u00bb, <em>Jeu <\/em>7, 20-37.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Gauvreau, Claude (2002). <em>Lettres \u00e0 Paul-\u00c9mile Borduas<\/em>, Montr\u00e9al, Presses de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Gauvreau, Claude &amp; Jean-Claude Dussault (1993). <em>Correspondance 1949-1950<\/em>, Montr\u00e9al, \u00c9ditions de l\u2019Hexagone.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">G\u00e9linas, Gratien (1949). \u00ab Pour un th\u00e9\u00e2tre national et populaire \u00bb, in : &lt;<a href=\"https:\/\/www.biblisem.net\/etudes\/gelithea.htm\">https:\/\/www.biblisem.net\/etudes\/gelithea.htm<\/a>&gt; [07.04.2024].<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Laval, Christian (2016). \u00ab \u201cCommun\u201d et \u201ccommunaut\u00e9\u201d : un essai de clarification sociologique \u00bb, in : &lt;<a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/sociologies\/5677\">http:\/\/journals.openedition.org\/sociologies\/5677<\/a>&gt; [02.04.2024].<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Quirion, Jean, Guy Chiasson &amp; Marc Charron (2017). \u00ab Des canadiens fran\u00e7ais aux qu\u00e9b\u00e9cois : se nommer \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du territoire ? \u00bb, <em>Recherches sociographiques<\/em> 58 (1), 143-157.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"font-weight: 400\">Suchet, Myriam (2014). <em>L\u2019Imaginaire h\u00e9t\u00e9rolingue. Ce que nous apprennent les textes \u00e0 la crois\u00e9e des langues<\/em>, Paris, Classiques Garnier.<\/p>\n<hr class=\"before-footnotes clear\" \/><div class=\"footnotes\"><ol><li id=\"footnote-116-1\">Fait r\u00e9v\u00e9lateur de la valeur symbolique accord\u00e9e \u00e0 ce haut lieu du patrimoine cultu&shy;rel montr\u00e9alais, le carr\u00e9 Saint-Louis a justement \u00e9t\u00e9 choisi par les \u00e9crivaines et \u00e9crivains du Qu\u00e9bec de l\u2019UNEQ comme sujet d\u2019exposition pr\u00e9sent\u00e9 par Qu\u00e9bec \u00c9dition au Salon du livre de Gen\u00e8ve en 2017. Les visiteurs ont \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s \u00e0 visiter ce lieu, notamment la maison d\u2019\u00c9mile Nelligan ou encore celle de G\u00e9rald Godin et de Pauline Julien, \u00e0 travers une exposition immersive sc\u00e9nographi\u00e9e par La Camaraderie. <a href=\"#return-footnote-116-1\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 1\">&crarr;<\/a><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"author":419,"menu_order":11,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":["astrid-novat"],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[81],"license":[],"class_list":["post-116","chapter","type-chapter","status-publish","hentry","contributor-astrid-novat"],"part":3,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/116","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/wp\/v2\/users\/419"}],"version-history":[{"count":32,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/116\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":781,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/116\/revisions\/781"}],"part":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/3"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/116\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=116"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=116"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=116"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/dlf.uzh.ch\/openbooks\/xii-dies-romanicus-turicensis\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=116"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}